A- Cet ailleurs, c’est l’endroit où ton esprit s’échappe, le lieu idéal dont tu rêves et que tu penses ne jamais pouvoir atteindre. Cette extrémité sensorielle que tu poursuis sans fin. Comme un rêve si tu préfères. Un imaginaire onirique illimité dans lequel tu projettes tes désirs les plus profonds, tes pensées les plus secrètes. C’est ce point de rupture au seuil duquel tu voudrais tout lâcher, fuir ta réalité.

B- Attends! Tu m’as perdu là ! Mais de quoi tu parles au juste ?!

Ah oui pas faux! Un peu abrupt comme intro… Que je vous explique. Y’a ce concours d’écriture là ! Celui qui me donne envie de m’essayer à un nouveau style, celui où je peux me permettre d’exprimer certaines pensées et de sereinement fantasmer à un départ soudain, un abandon des charges et des responsabilités qui me pèsent tant. Hé bien ce concours j’ai eu envie d’en parler, j’étais chez moi en train de cogiter à ces choses auxquelles on pense tous à l’occasion mais que l’on n’ose jamais faire. Et puis j’ai vu ce tract que j’avais pris sans vraiment y réfléchir. Alors je me suis dit pourquoi pas ! Mais bon j’étais chez moi avachi dans mon canapé à ne rien faire, comme d’habitude. Ducoup il fallait que j’aille ailleurs, que je sorte de cet endroit étouffant.

J’ai appelé une amie et on s’est rendu dans un bon bistro bien à la française, pittoresque en tout point ! Deux amis qui discutent dans un bar, à faire de la pseudo philosophie autour d’un verre, accoudés au comptoir. ça c’est un début accrocheur ! Ne vous moquez donc pas ! Je suis certain que vous le faites aussi !

Donc … Avant que vous n’arriviez on s’était tranquillement installé sur des tabourets usagés que l’on trouve dans tous les bars pmu de France, on a commandé nos bières, breuvage des penseurs depuis des siècles, et l’on a entamé notre discussion par les banalités habituelles.

Tout en parlant, je jouais négligemment avec mon tract que j’avais gardé dans la main en quittant mon luxueux domicile. Il tournait et tournait sur le comptoir crasseux du bistro, y dessinant des formes circulaires brûnatres dans les tâches de café que d’autres philosophes avaient laissé avant nous.

Ma camarade de comptoir agacée par ces mouvements répétitifs me l’a arraché des doigts. Elle n’est pas d’un naturel patient voyez-vous ? En plus, les mouvements circulaires lui donnent la nausée, si on ajoute cela à son incapactié à ne pas fixer des yeux tout objet en mouvement… Enfin bref, je m’égare. Parfois je digresse et je me retrouve tout à fait ailleurs, voyez ! Je recommence ! N’hésitez pas à m’interrompre si ça se reproduit !

B- « Concours d’écriture, rédigez une nouvelle sur le thèmes: AILLEURS » … T’es écrivain toi maintenant ? C’est une nouvelle vocation, tu te sents l’âme lyrique ?

Aahhh… Ce naturel sensible et à l’écoute d’autrui, c’est ce qui m’a toujours fasciné chez elle … Enfin elle a le mérite d’être sincère en toute occasion, ce qui je dois l’avouer est assez dépaysant dans notre société.

A-Bah non ! Je fais ça pour le fric évidemment, avec les 2000 euros à la clé j’me barre à Las Vegas et j’achète une baraque immense ! Tu voir le genre de truc ? Un jacuzzi dans chaque pièce, une piscine chauffée immense ! Des murs de marbre et des plafonds dorés à l’or fin, des meubles en acajou massif sculpté à la main ! Tout le tremblement ! A moi la gloire et la fortune !

B- Ouai bon … ok, désolée, pourquoi maintenant ?

A- Ben tu sais, parfois on arrive à un moment de sa vie où l’on se pose des questions, on s’égare dans ses pensées, on a envie de plus, de différents, on se voit mieux et on s’y réalise en imagination…

B- Attends là, mets en pause le poète qui sommeille en toi et dis moi plutôt ce qui te motives vraiment la dedans.

A- Dans l’écriture ? La possibilité de laisser les choses s’échapper, se perdre soi-même dans une chose que l’on crée mais qui ne nous appartient pas. Une chose qui semble être le monde réel, et qui quand on ne s’en méfie pas on y  pose un pied puis l’autre et peu à peu, chemin faisant, on se rend compte que les règles de l’univers entier ont été bouleversées, que rien n’est la même chose malgré cette apparente similarité. Une tasse de café devient un océan d’amertume noire d’émotions et d’impressions, l’encre le flot de ta pensée. Chaque son, chaque lumière une invitation à t’évader, te noyer dans le courant des mots et de la pensée. Les mots sont des images, les phrases une traversée, un livre est une épopée ! Ecrire c’est comme plonger dans un rêve.

B- Hein un rêve ?

A- Mais oui ! Tu sais l’impression d’étrange familiarité qui s’en dégage! Cet instant paradoxale au cours duquel tu crées et tu découvres à la fois.

B- Et ta nouvelle elle parlerait de quoi ?

 

A- Bin de tout ça, oh bien sûr je ne l’écrirais pas de manière aussi directe et visible, on y découvrirait un homme naïf avide d’aventure, qui voudrait découvrir des contrées lointaines, vivre des expériences très fortes ! Une oeuvre à la Kerouac, un mélange de souffrance d’émerveillement, une pointe d’introspection, un peu de danger, de l’amour de la passion. Bref la recette parfaite de la nouvelle que l’on voudra lire pour rêver d’ailleurs ! Tout ce que je souhaiterais vivre, mais que je coucherais sur du papier ! Mon voyage imaginaire quoi !

Que puis-je vous raconter sur le voyage imaginaire ? Cette conversation avec mon amie m’a fait réfléchir. Ailleurs, voyager partir… Je sentais ce besoin de m’évader lentement grandir en moi depuis des années. Que faire ? Avec mes pauvres moyens, je ne pouvais pas envisager de superbes séjours/croisières sur un paquebot de rêve… Et puis la masse touristique et son indifférence devant la beauté des cultures étrangères, son incapacité à s’échapper des sentiers battus et rebattus m’écoeure, un défilé entêtant de suffisance occidentale obtue.

Bref, loin de moi l’idée de cracher ma haîne du touriste lambda coincé dans le carcan de la pensée consummiste moderne. Mais disons que mon esprit de romantique est éperdu de dépaysement et d’ailleurs. J’aspire au bouleversement de mes habitudes et de mes repères. De toucher l’autre au delà de la forme et du langage, que mon regard étanche sa soif de paysage à la fontaine des panoramas inaccessible!

L’Ailleurs, comme je le disais dans ce bistro bien franchouillard de la rue Saint-Alban, c’est tout cela.

Mais bon, froussard comme je suis, je me voyais mal me lancer dans un voyage à la « into the wild » et puis en plus ce film finit mal alors bon…

Comment faire alors ? Pour un pauvre esprit nérosé la solution la plus simple est de vivre un voyage dans chaque geste, un séjour dans chaque moment. Oui bien sûr c’est un peu lâche… Mais bon je n’ai jamais prétendu être quelqu’un de courageux si ? Ah vous voulez un exemple peut-être ?

Comme un enfant qui par le simulacre s’imagine être un chevalier, combattant un immense dragon par le fer et le bouclier, l’esprit adulte dans ses moments d’égarement agit de même. Durant les instant au cours desquels son corps peut agir sans que la pensée n’en imprègne chaque geste, avant que la machine tayloriste n’annihile son imagination.

 

 

L’esprit donc, se plait à s’imaginer en des situations « phantasmatiques ». Il devient le protagoniste d’une épopée, de sa vie, son oeuvre… La femme admirée de tous pour ses talents uniques, l’homme adulé par chacun. Le simple ouvrier du bâtiment parcourant péniblement les allées de bétons ensoleillées, victimes d’une société qui le force chaque matin à se rendre à un travail éreintant et inculte, devient le héros infatigable, victime du tragique destin qui s’acharne à le détruire.

L’Ailleurs !

Nous fûmes interrompu, par ce bon vieux Claude, barman de son état, qui au gré de ses allers-retours de l’autre côté du comptoir, avait glissé plus d’une oreille dans notre conversation et n’avait pu résister à la tentation de s’ immiscer à grand coup de déclarations sans équivoque :

« L’ailleur ! Pouah ! C’est ce qu’on te vend à la télé mon p’tit ! Une bonne femme, mère de famille, habillée en wonder woman ! Un gamin qui croit avoir des pouvoirs surnaturels parce que son père ouvre les portières de sa foutue bagnole à distance !

Parfums d’ailleur ! Saveurs d’ailleur ! Y’en a plein les magasins de ces trucs, l’ailleur c’est l’idée qu’on te met en tête qui joue avec ta frustration et qui te fait saliver comme un chien de pavlov et dont tu penses saisir la définition. Mais dans ta tête de gentil consommateur t’en sais rien ! Tu gobes tout comme une carpe et tu dis rien ! Mais évidemment c’est pas une chose que t’es prêt à accepter, et ça la pub elle le sait très bien et elle te fournit plein de jolies idées pré-fabriquées dont tu peux te farcir la cervelle ! »

C’est que Claude le barman, il en a de a bouteille voyez-vous. Et quand on songe aux occasions qu’il a de penser dans sa fonction et aux nombres de conversations philosophiques que ses oreilles ont entendu par mégarde, il en a eu du temps pour réfléchir aux choses de la vie.

B- Vas-y décris moi ton personnage.

A- Mon personnage ? Il ne serait pas jeune je pense. Je n’ai pas envie de faire un candide, naïf et ingénu, je ne veux pas d’une jolie fable moraliste qui sermonne à tout va. Je n’ai que faire de la morale. Non mon personnage aura la quarantaine bien tassée, il aura beaucoup vécu. Une vie longue et éreintante, dans une société moderne qui s’insinue dans chaque pore de la peau, bien malgré lui. Ce sera un personnage qui pensera être ouvert d’esprit, curieux des choses, ce qui le poussera à entreprendre un long voyage. Il sera tout de même un peu frileux. Oui, à un certain âge on peut penser que lorsque l’on s’est habitué à un certain confort, on est pas forcément attiré par les aventures périlleuses.

C’est là je crois, au fil de cette conversation, que la connection entre ce personnage et moi était plus grande que ce que je ne pouvais le croire. Ses pensées, son mode et son train de vie assez proches des miens. Par cette narration, j’escomptais faire vivre à ce dernier, ce qu’en réalité je souhaitais expérimenter.

B- Ouai enfin pour le moment ça ressemble plus à un quarantenaire qui pose ses RTT et va dans une agence de voyage.

A- Attends c’est pas fini ! Il va lui arriver des choses inattendues. Une sorte de voyage initiatique. Tu as remarqué comme la destinée a parfois tendance à tomber sur le coin du visage des héros ? Hé bien j ‘ai comme l’envie de faire la même chose avec le mien. Lui faire endurer les tourments et les merveilles d’un voyage inattendu.

Tandis que je disais cela je m’imaginais en un savant fou enfermé dans son laboratoire, créant une science expérimentale de la littérature. L’oeuvre comme boite de pétri, on y met des bactéries, on laisse macérer à température ambiante et hop ! On observe quelques temps après le résultat.

Bon je ne dis pas que cette idée est la plus originale qui soit, jules Vernes y a bien pensé avant moi et d’autres encore ! Mais bon d’un autre côté c’est une chose agréable que de sentir le frisson créatif nous parcourir et de laisser les mots s’écouler sur le thème de l’évasion, du bouleversement et de l’ailleurs.

Le basculement se fait de manière merveilleusement insidieuse, une planification banale, un voyage ordinaire et puis lentement on se retrouve bercé par un récit qui devient graduellement épique digne des plus grands explorateurs, un scénario dans le style d’un film hollywoodien.

Si vous avez regardé le film Seul au monde, vous savez cet espèce de Robinson crusoé moderne, un homme qui part pour un voyage d’affaire et qui se retrouve coincé sur une île et en vient à tout perdre, tout remettre en question, jusqu’à son identité, un bouleversement cataclysmique en somme, mais à l’échelle d’une vie humaine.

N’avez-vous pas ressenti ce frisson vous parcourir l’échine, de terreur et d’angoisse ? On vit avec lui, dans le silence et l’attente, chacun de ses tourments, on en vient à totalement s’identifier à lui et à l’admirer, et au fond de nous cacher derrière les valeurs morales et matérialistes modernes, à l’envier.

 

 

Bien évidemment personne,  n’appellerait de ses vœux une telle situation, mais quelque part au fond de chacun, se cache cet instinct primitif, ce besoin terrible d’abandon de soi.

Bref !  Je m’égare de nouveau semble-t-il, la trame de mon histoire ressemblerait à ce type de construction, en un peu moins .. hollywoodienne peut-être. Moins catastrophique, pas de crash aérien, simplement un touriste français égaré dans un pays étranger qui apprendrait à redécouvrir la nature humaine au fil de ses tribulations pour arriver à rejoindre, ce que nous bons occidentaux appelons “la civilisation”.

Ce serait l’occasion pour lui de découvrir une autre manière d’entrer en contact avec l’autre, dans une simplicité plus grande, non pas comme on pourrait en avoir l’impression lorsqu’on regarde un reportage sur les tributs à la télévision confortablement enfoncé dans son canapé une canette à la main. Mais plutôt en faisant en sorte, bon gré mal gré, de s’adapter aux cultures rencontrées, et chemin faisant de vivre des transformations intérieures. C’est pour moi ce que l’ailleurs représente, c’est ce que les mots peine à exprimer et que l’esprit et le corps doivent expérimenter.

Enfin ! Revenons à ce bistro. Après avoir bavarder des heures durant mon esprit titubait sous les assauts d’images et d’impressions.L’alcool aidant bien entendu !

Je descendai alors péniblement de mon perchoir après avoir avalé d’un trait mon dernier verre. La tête balotant tout autant que ma vessie, d’une démarche d’ivrogne je me dirigeai vers mon domicile dans la ferme intention de me mettre au travail, mais sur le seuil il me vînt à l’idée que ce pourrait être la dernière fois que je le franchissais.

Toute la nuit durant j’entrepris de faire un inventaire de mes possessions, puis làs de tout ce fatras matérialiste, j’en fis un beau paquet à l’intention de mon amie, me préparant à aller déposer mes clés dans sa boite-aux-lettres.

Rassemblant l’essentiel dans un sac à dos, je pris un billet à destination de nulle part. Et afin de parachever ma superbe mise en scène, je rédigeai une note que je posai en évidence sur la table du salon :

“Il est temps d’aller découvrir ces peuples inconnus que l’on nous montre sans cesse à l’écran, de voir ces paysages sublimes qui toujours nous font envie. De découvrir la réalité, de sortir de chez soi.”