Un rêve ? Ouais ça ressemble à un rêve… En tout cas j’ai déjà vécu cette scène ! La pluie, la foutue pluie qui tombe sans discontinuer. J’ai l’impression que mes os vont se dissoudre et que jamais plus je ne serai au sec. Foutu pays, foutue jungle, foutue boue plus vorace que ces foutus piranhas dans cette foutue rivière. On avance, ouais on avance à la vitesse d’un escargot qui traîne un building sur son dos. Mon peloton composé de bleusaille et de notre sergent qui nous foudroie du regard et nous arrache à l’étreinte du sol lorsque l’on se retrouve englué dans les griffes de notre mère la terre. On continue d’avancer, le doc à côté de moi qui essaie de maîtriser le tremblement de ses mains. Ouais le froid pendant la saison des pluies s’insinue partout. J’ai les mains qui tiennent fermement mon arme, je sais même pas si avec ce temps elle est encore utilisable. Avec cette obscurité on ne sait même pas où on va et où on pose les pieds.

C’est comme si le moindre arbre se transformait en prédateur armé de griffes et de crocs. Ah ! Et le nombre de serpents qu’on croise est effrayant. J’entends murmurer derrière moi. « On s’est perdu ? Ouais il nous a perdu le sergent… » suivi d’un bruit mat, une sévère taloche appliquée sur l’arrière d’un crâne et s’est reparti. On continue de progresser jusqu’à arriver en vue d’une colline.  Secteur 43 !  qu’il gueule le sergent, comment il s’en rend compte avec le ciel qui se vide sur nous j’en sais rien, il doit bluffer. Si on veut maintenir l’ordre et assurer l’autorité sur la troupe faut avoir l’air de savoir où on est et où on va.

On prend 15 minutes, reposez-vous et buvez ! Tenez-vous en alerte et prêt à repartir !

Quel cauchemar ! Mes pieds ressemblent au reste de mon corps, détrempés et boursouflés. Le bonheur ! Je somnole un peu, mes yeux à moitié fermés, les oreilles agressées par le martellement continue de la pluie et du mugissement du vent. J’entends des branchages céder au loin. Foutue tempête !

 

Et puis c’est le déluge, le vrai, celui qui mord, qui déchire, celui qui vous prend de plein fouet vous secoue jusqu’à la moelle vous vide de vos force et vous arrache à vous-même. Je vois à quelques mètres de moi un camarade s’effondrer abattu par un tireur que je n’ai que le temps d’apercevoir. Et là c’est la panique. Le chaos le plus total, le doc qui était en train de relacer sa chaussure est touché au flanc et s’effondre en hurlant de toute la force de ses poumons. J’entends le sergent gueuler quelques ordres, les hommes réagissent de leur mieux. On est attaqué de toute part.

Je me rends compte que mon corps a réagi de lui-même, l’attaque a commencé il n’y a que quelques secondes mais déjà mes doigts s’activent fébrilement. J’abats un ennemi. Puis un autre. L’un d’eux s’allonge dans la boue tandis que des balles lui sifflent au-dessus du crâne. Une douleur vient me fouailler l’épaule, rien à foutre je serre les dents, je me traîne jusqu’au doc et m’allonge par dessus lui. Autour de moi, mes camarades sont moins nombreux à encore bouger, mais le restant s’active et met en pratique leur entraînement. Je n’entends plus la voix du sergent. Les feux cessent peu à peu. Le calme de la jungle habituel revient, c’est à dire qu’il pleut encore à verse sur nos foutues gueules. Je vois six silhouettes couvertes de boue se relever, certaines sont tâchées de rouges.

–    Tu saignes caporal. Bon on fait quoi maintenant ?

–    On va demander au sergent.

–    Je pense que tu vas avoir du mal à obtenir une réponse.

–    Combien ?

–    Quatre plus lui et le doc ne pourra pas marcher.

–    Ok on recouvre les corps, on reviendra les chercher plus tard. On va transporter le doc

Je récupère la carte du sergent… Putain il avait raison on est bien au secteur 43. Trois kilomètres avant le camps.

–    En route !

Et cette pluie battante qui nous martèle le crâne… Ça me donne envie de pisser… Foutue pluie…

 

Encore réveillé par cette foutue vessie. J’ai tenté de réprimer ces poussées urétiques intempestives mais bon, va foutrement falloir que je me lève. Et puis merde, de toute façon j’arrive plus à dormir. Toujours eu le sommeil léger. Enfin j’vais pas m’en plaindre ça m’a sauvé la vie par le passé alors bon.

 

C’est parti ! Un ptit tour dans le bâtiment de nuit, je vais pouvoir m’amuser à faire flipper les copains, histoire de tester mon agilité et de voir à quel point leurs sens peuvent être anesthésiés lorsqu’on les laisse lentement s’endormir.

Première étape,  ne pas allumer la lumière. Quand on allume la lumière, on s’aveugle et on se rend visible à des kilomètres à la ronde. C’est la notion de base à connaître pour un bon soldat et encore plus pour un éclaireur ou une sentinelle.

Ah ! Ces soirées passées dans le froid à manger que de la bouffe déshydratée pour ne pas attirer l’œil ennemi. Ah ouais ces bons vieux fayots bien froids comme on les aime qui trempaient dans leur jus comme le troufion trempe dans la boue. Rester accroupi dans la chaleur ambiante d’une nuit tropicale, et être trempé de transpiration alors qu’on attend immobile, fusil à la main, l’arrivée d’un ennemi hypothétique qui décide toujours de pointer le bout de son nez au dernier moment… Aïe ! Et merde… A force de rêvasser voilà que je me paie toute les foutues chaises que la bleusaille laisse traîner dans les couloirs.

Quand on s’infiltre dans les lignes ennemies on ne veut pas être vu, entendu, ou même senti. Alors tu fous quoi le dur à cuire ? La barbac, l’ombre menaçante, comme on t’appelait. Oh ouais ! Ça c’était des foutus surnoms que j’ai foutrement mérité, que je souhaiterais parfois oublier, mais bon…. Autant souhaiter que le ciel soit rouge !

 

Deuxième étape, se glisser silencieusement hors de la chambrée, comme au temps de mes classes pour aller emmerder les copains dans leur sommeil. Dans les camps d’entraînement ce n’était pas strictement interdit mais pas non plus recommandé, on le savait, on laissait faire. Le sergent « Sale con » en chef nous les présentait comme un entraînement à l’infiltration. Et finalement, ça s’était avéré foutrement utile ! Ah ! Je me rappelle ce camps au Nicaragua, un garde à l’entrée de la tente celui-là avait eu droit à un étranglement silencieux, deux soldats qui pioncent sur des lit de camps, ils ne s’étaient jamais réveillés.

Oh ouais, y’avait bien eu cet éclaireur ennemi qui l’avait surpris pendant qu’il gardait un camps un soir d’orage dément. Ce foutu bâtard avait profité du bruit de la foudre pour étouffer celui produit par ses pas et s’était recouvert de feuilles et d’une tenue de camouflage et avait tenté de mettre un terme à ma carrière. Mes côtes et mes bras gardent encore les marques de l’explication qui s’en était suivie. Mais bon j’ai fini par avoir sa peau et j’étais retourné nettoyer ses blessures au camps, la soupe rouge bien vite diluée par les pluie torrentielles qui s’abattaient sur la région.

 

Troisième étape, se méfier du sol lorsque l’on se déplace, on répartit le poids sur ses pieds, on stabilise ses appuis, on avance sereinement. J’ai toujours aimé combattre ces flots d’adrénaline déferlant dans mes veines, l’excitation du danger, l’acuité visuelle, l’audition qui s’affine, les membres prêts à l’action. Ça, c’est être en vie !

 

T’as la mort au bout des doigts La Barbac ! Qu’il lui avait dit son chef d’unité pendant sa première campagne. L’avait pas survécu à celle-là le pauvre.

 

Enfin cet ennemi là est différent, celui-la il est plus vicieux, plus résilient. Il n’a pas peur, il ne recule devant rien, et face à un tel adversaire on ne doit pas reculer on doit l’affronter pied à pied, même si on sait parfois que l’on ne peut pas le vaincre ni le tuer, on ne se laisse pas abattre sans combattre coûte que coûte. Quoi qu’il arrive on n’abandonne jamais et on le regarde dans les yeux, on observe cette face impassible et silencieuse, insidieuse et implacable et on lui fait un bon gros bras d’honneur.

Ouais l’ennui a toujours été mon pire ennemi putain ! Je le hais de toutes mes forces. Mais en même temps je dois reconnaître que c’est lui qui m’a poussé à faire tout ce que j’ai entrepris.

Je me glisse comme une ombre, je sens le frémissements au bout de mes doigts. La puissance de mes bras prêts à passer à l’action. C’est pas mes foutues blessures qui vont me ralentir tiens ! Au contraire elles me réconfortent, elles m’apprennent, me dictent ma conduite, me rappelle mes erreurs.

 

La chambre de Johnson, uh ! La poignée faut l’abaisser d’un mouvement fluide et souple, pas d’à-coups, pas d’hésitation. Ce binoclard n’a rien entendu. Ah ah ! Toujours aussi serein quand il dort celui-là ! Médecin de mes fesses ! Tiens pour le plaisir je lui cache ses lunettes et je lui attache les mains gentiment posées sur sa poitrine. Quel idiot ! Un bon idiot cela dit, il m’a sauvé la vie pas mal de fois le bougre.

 

On est de la même famille lui et moi seulement moi je suis le croque mort et lui c’est un foutu guérisseur. On en a jamais parlé. Faut dire en même temps qu’on a pas des jobs tout à fait compatibles. Il a rejoint l’armée pour sauver des gars d’une mort certaine et d’un autre côté ce que moi je fais va quelque peu à l’encontre de ça. Et en y repensant il devait se sentir un peu coupable de sauver un gars comme moi. Un tueur professionnel dont le seul objectif était de remplir mes missions en répandant la terreur parmi les troupes ennemis. Le cul entre deux chaises en permanence, voilà ce qu’il devait ressentir pendant tout ce temps, un gars qui a la connaissance du corps et la volonté de sauver les hommes blessés. Mais qui en même temps croisait la mort à chaque carrefour provoquée par ceux-là même qu’il soignait au quotidien.

 

Les campagnes ont été dures pour moi, je peux pas le nier. Mais pour lui ce foutu bon samaritain, ça avait été un enfer, une horreur de chaque instant. Cette fois là, quand on était sous le feu, il avait abattu un homme avec son arme d’appoint. Le pauvre gars avait était touché au ventre et avait mis plusieurs minutes à mourir. Le doc était resté là pétrifié parce qu’il avait été incapable de détourner le regard sachant qu’il lui était impossible de lui venir en aide. Il avait plus jamais était le même après ça. Son regard avait changé. Je l’avais relevé puis écarté de là, et un homme avait silencieusement finit le travail. Ouais on faisait pas dans le détail.

Allez ! Direction les gogues, ça commence à presser. J’vais pas me creuser des latrines dans le pot du ficus ! Quelle merde cette plante !

 

Bon pas la peine de faire un boucan de tous les diables, j’passe devant le poste du mec de garde de ce soir sans bruit, de toute façon il dort à poings fermés ce tire au flanc. Pff… Si j’avais le temps je lui remonterais les bretelles à celui-là !

 

Allez, magne-toi Andrews !

J’entends encore la voix de mon sergent instructeur me houspiller et me harceler. Faut dire que chez les commandos on rigole pas avec la discipline et l’exécution des ordres !

 

Toujours en nocturne, ouais c’est risqué dans les latrines mais bon… C’est plus drôle aussi de pas se faire repérer par la sentinelle de poste, même si ce soir c’est pas un gros défi.

 

Ça, c’est fait.

Ferme la porte sans bruit idiot !

Tiens c’est quoi ça ? Y’a un autre gars qui joue au même jeu que moi apparemment. Il a pas l’air aussi bon que moi cela dit. Et si on le suivait ?

 

Il va où ce crétin, je le reconnais pas. Il respire comme un phacochère. Sur la pointe des pieds en plus ! Manquerait plus qu’il se trimballe avec un doudou et ça serait parfait.

 

Allez,  pour me marrer je me rapproche un peu plus, j’vais le faire flipper un coup !

 

« Tu t’es perdu fiston ? »

 

« Ah ! » Cet imbécile ne fait pas attention à ce qu’il se passe autour de lui et en plus il fait du bruit. Deux idiots pour le prix d’un tiens !

 

Mon dieu qu’il transpire, comment fait-il pour ne pas se noyer dans sa sueur ?!

 

« Allez, dis-moi ce que tu fous là, et on pourra p’têtre s’arranger pour qu’il ne t’arrive rien de grave. »

 

« Ta gueule grand-père ! Ferme-là ou je te plante ! »

 

Ah ces gamins ! Ça utilise un couteau trouvé dans la cuisine de la cantine de l’école, ça utilise un vocabulaire épicé et ça se prend pour un grand ! Et puis c’est quoi ces manières d’abord, « grand-père » ?

 

« Calme-toi gamin, pose ton jouet qu’on puisse discuter. »

 

« Ferme-la je te dis vieux con ! Ferme-la ou je t’éventre ! »

 

Mon Dieu mais c’est qu’il est agressif le chiot !

 

« Tu devrais arrêter de faire autant de bruit, tu vas ameuter tout le monde et je t’assure que c’est pas ce que tu souhaites. Bon dis-moi maintenant qu’est ce que tu veux hein ? »

 

« La pharmacie… »

 

« Hein ? »

 

« La pharmacie du con ! Elle est où ? » Ah ! C’est donc pour ça qu’il transpire ! C’est marrant comme parfois certains détails peuvent m’échapper. Je regarde tout chez une personne mais là tout de suite je l’avais pas du tout vu dis donc !

 

« Pourquoi tu souris le vieux ? Ça y est t’es parti dans ton monde ? Oh ! reviens parmi nous et bouge-toi de m’indiquer le… »

 

« QU’EST QU’IL SE PASSE ICI ?!!! » et merde la sentinelle, elle va tout gâcher…C’est dommage ça commençait à devenir intéressant… Enfin la situation ne fleure pas la rose…Entre mon petit junkie qui transpire comme un goret et mon gros garde tout bouffi de sommeil y’a comme une alchimie au potentiel explosif. Je vois déjà les petits rouages rouillés s’activer dans la tête du garde :

C’est qui çuilà ? J’lai jamais vu ! Et merde c’est quoi ce couteau si près du colonel Andrews ?

 

Un instant le temps se fige, des regards qui s’échangent, un moment de panique et  voilà ce crétin de garde qui se jette sur le gamin pour l’immobiliser. Un échange cordial de platitudes entre le gamin et la sentinelle et paf ! (enfin ça fait pas paf mais je pense pouvoir affirmer que ce bruit ne vous plairait pas plus que ça) donc… paf ! Le couteau qui vient déchirer la chemise blanche qui se colore de rouge à l’abdomen.

 

J’ai pas le temps de bouger tellement je suis abasourdi par la connerie de tout un chacun que le gamin me met le couteau ensanglanté sous la gorge. Là faut avouer que je suis assez soucieux d’éviter des blessés supplémentaires et du coup je ne réagis pas à cette menace là. Ouais parce qu’au même moment d’autres gars sortent de leur chambre et se ramènent.

 

« Johnson, occupe-toi du blessé !

–    Ça serait quand même plus facile si tu m’avais pas ligoté les mains !

–    Williams, tu le détache !

–    Oui chef !

–    Okay, pas de panique mon gars, on va y aller tranquille, on n’est d’accord pour dire qu’on va pas appeler les flics ?

(assentiment général)

–    Aller viens mon garçon, l’infirmerie c’est par là. »

Je sentais la tension l’envahir peu à peu, son jeune corps tremblant et suant, ce jeune idiot n’a aucun contrôle sur ses membres et sa sudation.

Je sentais la colère grandir devant ce gâchis ambulant qui se traînait derrière moi, je sentais sa sueur me souiller à son contact. Y’a plus de jeunesse que je me disais ! Pouah ! Visez-moi ce sac d’os secoué de tremblements.

Pff… Avec son sweat à capuchon comme cache-misère et cette espèce de bandana pour dissimuler son visage on l’aurait cru sorti d’un mauvais western-spaghetti dans lequel le casting serait exclusivement composé de zombies et de  vampires. Quel triste spectacle.

Allez, que j’avance à la vitesse d’un escargot et l’agilité d’un gnou !

Vas-y que je te menace avec la conviction d’un mérou.

Oh bordel mets au moins un peu de fermeté dans la main qui tiens le canif !

Oh et puis c’est quoi ces jambes de mollasson ?!

C’est dingue cette jeunesse qui ne sait même pas prendre quelqu’un en otage convenablement.

Je savais pas franchement si je devais l’assommer ou l’étrangler celui-là, mais bon c’est un gamin, il a failli tuer un homme, d’un geste franchement pas maîtrisé qui plus est, enfin il s’en sortira, et de toute façon je suis qui pour le juger hein ?

Alors bon je me contente de lui chopper la main qui tient le couteau, de lui tordre le poignet. Je pare la deuxième main qui jaillit vers ma tête, heureusement on sent le manque de maîtrise là aussi parce que mes foutus réflexes ne sont plus aussi bons, mais bon faut dire à soixante dix neuf ans on est plus tout à fait pareil hein ?

Bref deux trois secondes s’écoulent et le gamin est étalé par terre, je vérifie qu’il respire. OK ça c’est bon. Foutue vie, et dire que je suis en maison de retraite pour me reposer !

« Johnson !

–    Oui Chef ?!

–    Tu peux appeler les flics maintenant ! »