C’est cette étrange lumière bleutée que je vois lorsque je ferme les yeux. Elle est partout, comme des tâches de persistance rétinienne que des milliers de battements de paupières ne peuvent chasser.

Je la vois partout, même en pleine journée, alors que les rayons du soleil viennent traverser mes iris contractés  et percutent ma rétine pour laisser à mon cerveau la possibilité d’interpréter le monde qui m’entoure, je la vois elle, la lumière noire. Celle qui hante mes nuits et peuple mes journées.

Celle qui dans mon travail fait apparaître les tâches de sang nettoyées à la va-vite, celle qui fait s’illuminer les fluides corporels des victimes comme des criminels.Elle exerce sur mon esprit la même fascination que le papillon de nuit a pour la flamme d’une bougie.La lumière ? Pour moi, elle n’est que vide, un outil qui sert à mettre en lumière.

La lumière n’est pas en soi, elle existe parce que l’œil la perçoit.

J’ai rejoint les rangs de la police scientifique parce qu’en mon fort intérieur j’avais la conviction que la justice se doit d’éclairer l’esprit des gens comme la lumière inonde l’œil.

Mais mon métier loin de me mener sur des chemins lumineux m’a conduit dans les recoins les plus sombres de l’âme humaine que seule une lumière noire et froide peut éclairer.

Ma première scène de crime était celle d’une fusillade qui avait éclatée tard dans la nuit de la Saint Sylvestre, un triste début d’année qui a débouché sur une tuerie effroyable. Ma lampe à la main, je parcourrai une pièce dénuée de vie et d’âme qui quelques heures plus tôt avait abrité des personnes exubérantes dont l’effervescence s’était diluée dans un bain de sang. C’est ce jour là que pour moi la lumière a pris tout son sens.

La lumière est l’outil qui stimule l’œil, l’outil de celui qui cherche, celui dont l’esprit est guidé par le besoin de vérité. Cette pensée est marquée au fer rouge dans mon esprit tout comme les premières traces de sang illuminées par ce clair obscur le sont sur ma rétine.

Je décrypte dans le noir des énigmes que la lumière du jour ne saurait me montrer pour soumettre les trouvailles à l’éclairage de la justice populaire.

–        Lieutenant Carrick, vous m’écoutez ?

–        Hein ? Oui, oui… Double homicide et suicide par arme à feu. Seul le plus jeune des enfants en a réchappé parce que l’amant de madame ne savait pas qu’il se trouvait là.

–        Euh. Ouais voilà, donc vous procédez à un repérage, photos, croquis, prélèvement.

–        Ne vous en faites pas, je connais mon métier capitaine. Faites moi confiance les tâches de sang ça me connaît.

Où en étais-je ? Ah oui ! Soumettre mes découvertes à la lumineuse justice. Pouah ! Tu parles! Une justice débordée, parfois corrompue, une justice qui bâcle son travail et qui ne tient pas toujours compte de mes découvertes. Ou alors des failles judiciaires qui permettent à la défense de les réfuter comme irrecevables devant une cours de justice. Enfin je continu à faire mon travail, parce qu’il arrive qu’il soit vraiment utile et déterminant.

En général quand je bosse, je bosse seul, je bosse vite et surtout en silence. Mais voilà que l’on m’a affublé d’un moulin à paroles d’assistant, sous prétexte de transmettre mon savoir-faire avant la retraire. Alors pour le silence, vous repasserez à un autre moment.

–        Ah ! J’en reviens pas d’être enfin sur le terrain, première sortie et voilà que je vais observer un double homicide !

–        Oui, oui c’est ça. Pense à la bassine.

–        Euh… oui chef.

–        Je t’ai dit de ne pas m’appeler comme ça.

–        Oui chef pardon… Euh lieutenant. Enfin pourquoi la bassine ?

–        Tu verras, aller viens !

 

On s’approche de la porte qui semble avoir reçu un premier coup de chevrotine. Elle est parcourue de petits trous qui se rapprochent les uns des autres jusqu’à se rejoindre à l’épicentre de la décharge située là où aurait dû se trouver la poignée de porte. A côté on peut voir la trace qu’une chaussure d’une taille impressionnante a laissé dans le bois.

–        Waouh ! Ça c’est un pied monumental ! Vous diriez que le gars chaussait du combien ?

–        Hmm… ? Du quarante-sept, peut-être plus grand. Aller avance, garde ta bassine avec toi et prépare l’appareil photo.

Nous passons la porte en se glissant sous le scellé de la judiciaire. Une vision apocalyptique  nous accueillit, la moitié d’un cadavre de chien nous faisait face, l’autre moitié éparpillée entre et sur un fauteuil et le murs blancs se trouvant derrière. La télévision encore allumée éclairait la pièce de sa lumière artificielle d’une lueur similaire aux lampadaires éclairant la rue, jouant de leur vigueur encore faiblarde face aux rayons du soleil couchant de cette fin de soirée.

Sa lumière, mélange d’orange, de rouge et de pourpre vînt caresser le visage saisi de stupeur d’une femme proche de la quarantaine. Je vis à la douleur qu’elle portait comme un masque que la malheureuse avait dû souffrir quelques instants avant de rendre l’âme.

A côté de moi, j’entendis déglutir avec de plus en plus de vigueur.

–        Dans la bassine Dorkins. Dans la bassine !

 

Vingts secondes de vomi plus tard, mon moulin à parole semblait ne plus rien avoir à moudre et paraissait prêt à se remettre au travail.

 

Debout dans la première pièce, je lui indiquai les angles de vue pour obtenir des photos utiles à la reconstitution de la scène a posteriori. Mon regard revint à la victime dont le corps semblait peu à peu s’effacer sous le linceul du soleil couchant. Les rayons dans une ultime bravade à la décence vinrent éclairer son flanc déchiré par les cartouches du tireur. Son bras gauche sur lequel pendaient des mèches de cheveux auburns reposait sur sa cuisse. Son bras droit en une dernière tentative de pudeur face à cette intimité ainsi révélée à la lumière du monde, semblait tenter de couvrir la blessure mortelle. Dans son indifférence céleste, le soleil continua d’éclairer la scène qui se colora d’un rouge flamboyant couronné d’or.

Ma tenue d’un blanc laiteux et celle de mon assistant, par un effet d’optique se teintèrent de carmin, rivalisant avec le sang et les fluides corporels répandus dans la pièce.

–        Finalement, tout ce qui nos sépare d’elle c’est l’odeur.

–        Qu’est-ce que vous avez dit chef ?

–        Rien ne t’inquiètes pas !

–        Où pensez-vous que le tireur se trouvait quand il a fait feu ?

–        Par ici je pense.

Je me déplaçai de quelques mètres pour me positionner à côté d’un canapé de cuir noir de moins en moins visible tandis que l’obscurité envahissait la pièce. Les flashs répétés de l’appareil firent apparaître devant mes eux une myriades de tâches.

–        La victime devait se trouver à deux mètres environ du tireur, elle a dû être projetée près du montant de la porte, je pense que l’autopsie indiquera qu’elle n’est pas morte immédiatement.

On passe à la pièce suivante, on reviendra faire des croquis quand les projecteurs auront été installés ici.

Nous quittâmes le salon orienté vers l’ouest pour passer dans un couloir avec de la moquette bleue nuit au sol. Des traces plus sombres indiquaient que le tueur avait dû marcher dans la flaque de sang au pied de sa première victime.

La taille des traces que j’observai, tandis que nous marchions sur le chemin de latte installé sur le côté afin de ne pas dégrader les preuves, confirmèrent plus avant mes suppositions. Le tueur devait chausser du quarante-sept.

La chambre à coucher donnant sur l’est devait être splendidement ensoleillée le matin.

Sur le mur de gauche près d’un interrupteur mural se trouvait un grand miroir qui ne réfléchissait pour le moment qu’une scène à l’horreur poignante.

Un homme massif tenant serré contre lui un enfant d’environ huit ans. Le premier avait à la jonction du cou et de la mâchoire, un trou d’une taille impressionnante provenant d’une arme de poing reposant dans sa main gauche tandis que son autre bras enserrait l’enfant. Ce dernier avait une blessure mortelle à la poitrine indiquant qu’on l’avait abattu à bout portant.

Cette étrange scène d’un homme tenant contre lui un enfant, tout deux assis sur le lit de petite taille, aurait pu être celle d’un père consolant son fils après une journée d’école éprouvante.

La lampe de police criminelle installée dans la pièce, éclairait le tout de sa lueur jaune sombre et en observant le cartable d’écolier étale sur le sol je me fis l’effet d’un étranger observant une scène d’intimité familiale.

Seul le sang et les matières cérébrales sur les murs semblaient rompre la monotonie de cette représentation. La chambre était dans un désordre synonyme d’un petit garçon plein de vie dont les parents l’autorisaient à laisser libre cours à son enthousiasme et ses besoins d’expression. Cette image éclairée par la lumière terne de la lampe de police restera à jamais gravée dans ma mémoire.

Des éclairs de lumière interrompirent ma méditation. L’excitation mêlée d’horreur s’affichaient sur le visage de mon assistant.

–        Place toi dos au miroir pour prendre des photos des corps.

–        Oui chef.

La violence de la lumière du flash dans la semi-obscurité me firent l’effet d’un orage s’abattant dans la pièce. Et l’image de ces deux corps serrés l’un contre l’autre sembla tout à coup être celle d’un père rassurant son fils effrayé par la tempête qui se déversait sur eux.

Les photos, les croquis réalisés et les prélèvements effectués, les corps furent emportés par le légiste et son équipe.

Nous patientions à l’extérieur dans notre camion un café à la main à observer sur les dessins que nous avions tracés. La vapeur s’élevait de nos deux gobelets et allait flirter avec l’éclairage intérieur de notre véhicule produisant des volutes iridescentes. J’ordonnai à mon assistant d’aller préparer le matériel pour l’inspection nocturne et tandis qu’il s’exécutait, je pris un temps pour respirer et faire le vide en moi.

Je m’amusai à souffler en direction des lampes pour provoquer des tourbillons dans la vapeur illuminée à laquelle vint se mélanger des cascades de poussière. Il faisait nuit noire maintenant, et seuls les lampadaires produisaient de la lumière, créant des puits éclatants le long du pavage de la rue. Quelques badauds passaient par là jetant des regards curieux et inquiets à la scène offerte à leur vue. Dans le voisinage, on se relayait aux fenêtres pour épier le drame qui avait frappé à deux pas de leur domicile.

Nous retournâmes donc dans la maison déserte en indiquant à l’équipe qui patientait à l’extérieur de réduire l’éclairage à son minimum aux abords de la scène de crime et de faire le noir complet sur les lieux du carnage. Tels des fantômes, nous parcourûmes chaque pièce éclairant de notre lumière bleutée des ectoplasmes de ce qui avait jadis été des êtres vivants. Par l’entremise de l’avancée de la technologie nous pûmes photographier ces restes tels des chasseurs de spectres en quête d’une vérité obscure. Alors que nous suivions les pas phosphorescents de l’esprit funeste en prenant garde de ne pas marcher sur ses traces, j’eus l’impression d’apercevoir le doppelgänger de cet homme qui avant d’entrer dans la chambre avait lâché son fusil et s’était équipé d’une arme de poing.

Sous l’éclairage de nos lampes nous pûmes revoir la scène. L’enfant recroquevillé au pied du lit, lorsqu’il avait été abattu d’une balle dans la poitrine. Les traces blanches brillant sous la lumière noire nous indiquèrent que le corps avait été ramassé puis déposé sur le lit avant que la représentation tragique ne s’achève et que les projecteurs ne s’éteignent sur les deux comédiens réunis dans un ultime soupir.

Assis sur mon canapé, un scotch posé devant moi, une cigarette laissant échapper des volutes de fumée éclairées quelques instants par la douce lumière d’une lampe avant de disparaître dans l’obscurité, je ferme les yeux. Et comme tous les soirs je tente de calmer les tremblements parcourant mon corps.

 

Comme tous les soirs je revois cette lumière noire qui hante mes cauchemars.