Certes ! On ne l’a pas renvoyé parce que ses patrons ont « bien trop d’estime  » pour la légende qui a couvert les plus grands conflits et les affrontements sanglant entre police et gangs, et infiltré des réseaux mafieux en tous genres. Au lieu de ça on lui refile une pension malingre accompagnée d’un chèque chétif, couvrant à peine ses besoins en fourniture pour son travail, lesquelles fournitures sont bien sagement empilées dans des cartons usagés de l’autre côté de la pièce unique de son logement. Ah qu’elles sont vite consommées ces fichues fournitures…whisky, liqueur, rhum…les meilleures partent toujours les premières…

 

Laissant aller son regard d’ivrogne d’un bord de la pièce à l’autre d’un air nostalgique, il reporte son attention sur la ville et son activité. Il l’a toujours préférée de nuit, la lumière nocturne a tendance à agresser l’œil de celui qui se laisse aller à la consommation excessive de spiritueux.

 

Quelque chose dans l’air morne attira son attention.

Un son, ténu certes, mais suffisamment perceptible pour ne pas être confondu. Un échange de coups de feu  ! Des armes automatiques  !

 

Une sorte de terreur révérencieuse s’éveille en lui à ce son, le souvenir d’une vie passée qu’il croyait depuis longtemps enterrée dans les tréfonds de son esprit, abîmée par des années d’alcoolisme et de nuits blanches. Ah  ! La nuit et ses activités délirantes  ! La nostalgie se saisit de lui à nouveau, s’il avait été un peu plus jeune et un peu plus naïf, il se serait précipité bloc note et crayon au point dans la direction de ces coups de feu, dans l’espoir de pondre un papier qui finirait en 17 ème page de Dieu savait quelle feuille de chou du coin.

 

Qu’importe  ! Il a d’autre chat a fouetté  ! D’ailleurs le premier d’entre eux s’étant échappé après avoir accompli son forfait il allait avoir tout le loisir de reporter son attention sur le deuxième, son cher Jack, encore que se dit-il du fond brumeux de son cerveau, il n’a pas encore décidé du patronyme de sa future victime.

Il s’aperçoit malheureusement que ses fournitures font cruellement défaut à une heure aussi avancée de la journée, ou de la nuit pour ce que cela pouvait bien faire.

 

Il est trois heure du matin. L’heure parfaite pour aller faire des courses.

 

Jetant maladroitement son imper sur ses épaules il se dirige vers la porte donnant sur le palier puis sur le couloir, y croisant une voisine il tente de grimacer un sourire, plus un rictus qu’un véritable signe d’affabilité. Cette mimique semble trouver échos dans le mépris et la crainte s’affichant presque instantanément sur le visage de cette femme à la quarantaine bien tassée.

 

«  Je l’ai jamais aimé celle-là de toute façon  » maugrée-t-il.

 

Entreprenant d’adopter une démarche leste et désinvolte, ce qu’il parvient plus ou moins à faire jusqu’au moment où son pied gauche rencontre par hasard un pot de fleur abandonné, qui se renverse à grand fracas dans le hall de l’immeuble, John se met en route vers son fournisseur de matériel habituel. La boutique se trouve à un kilomètre à peine de son appartement, s’y rendre allait lui permettre de remettre ses idées en ordre, et puis l’air frais de la ville au milieu de la nuit contient beaucoup moins de pollution que ce que l’on veut bien le prétendre…

Entouré par les sons habituels, John vagabonde au gré des soubresauts de son estomac et de son ivresse, état quasi permanent chez lui. Ses pieds connaissent le chemin le menant à sa réserve de whisky favorite de toute façon. Usant ses semelles à force de claudication, d’embardées, et de faux pas, il parvient tout de même à atteindre le seuil de l’épicerie de nuit.

 

Cette scène aurait pu se dérouler la veille ou l’avant-veille, ou n’importe quel jour précédent, tant la boutique et son gérant semblaient identiques. Les mêmes étagères crasseuses, les mêmes alignements douteux de produits divers et variés, la lumière elle-même revêtue d’un manteau de saleté répugnante, le gérant de la boutique, un homme courtaud à la mine revêche grimace le même sourire de bienvenue à l’entrée de l’un de ses clients les plus assidus. Bref… rien de différent, si ce n’est un ou deux clients de plus que d’habitude.

Eh bien ! En voilà un qui vient claquer son bel argent dans un endroit inhabituel, se dit John en avisant un grand homme au crâne rasé habillé d’un long manteau noir très coûteux, qui paraît hésiter entre du vin blanc et du vin rouge.

 

«  Salut Bill, ‘fait frisquet dehors, j’viens chercher mon matériel d’écriture, j’travaille sur un gros dossier en ce moment !  »

 

«  ‘lut John ! Ton matos est toujours au même endroit au fond, t’oubliera pas de me payer celui que tu m’as pris hier !  »

 

«  Tu sais très bien que j’te paie toujours c’que je prends !  », dit-il en empoignant une bouteille de whisky dans une main, une de rhum dans l’autre.

 

«  Bah, on sait jamais qu’tu m’claque entre les pattes avant !  »

 

«  T’inquiète donc pas va ! J’ai pas prévu de disparaître tout de suite  », se faisant il plaque deux billets  sur le comptoir qui avait dû connaître des jours meilleurs.

 

Après avoir laissé son vieil  ami  Bill emballer ses achats dans un sac, il sortit sans un mot. Dévissant le bouchon de la bouteille de whisky, il porte le goulot à sa bouche et laisse le liquide ambré couler dans sa gorge. La brûlure de l’alcool le réconforte et calme nettement le tremblement de ses mains. Avant de se remettre en route vers son poste de travail il prend le temps de s’allumer une cigarette, d’inhaler avant délectation la fumée de sa première bouffée, et de l’exhaler lentement par le nez.

 

«  ‘Temps d’se remettre en route !  »

 

Avalant de temps à autre une gorgée, et flânant sur le trottoir il laisse son regard dériver le long de la rue des fusillés avant de tourner sur les quais Jules Guesde, une promenade sombre éclairée de lampadaires à la lumière glauque. Avançant lentement son butin sous le bras et sa clope au bec, le monde semble soudain vaciller sous ses pieds, quelqu’un a éteint la lumière le sol se fait de plus en plus proche et sa tête heurte lourdement les pavés.