C’est le matin, ou un truc qui y ressemble, sa visage est appuyé sur la cuvette des toilettes, ok rien d’inhabituel. Sa tête prête à éclater, toujours rien de bien extraordinaire. Précautionneusement, il se passe la main dans les cheveux, et y ressent la texture poisseuse d’un liquide…rouge.

 

«  Ok, ça c’est pas normal…  »

 

Il se relève et le sol tangue sous ses pieds. Avec la dernière des vigueurs il parvient tout de même à se redresser et faire face à ce qui pourrait bien se trouver dans le miroir. Un visage d’une pâleur cadavérique et aux cernes très marquées lui fait face, bon d’accord comme d’habitude… En revanche les traces rouges qui s’écoule dans son coup et sur sa mâchoire gauche relèvent d’un tout autre niveau de normalité. Sa main suit la trace de cet élément singulier, et découvre un poisseux chemin qui mène jusqu’à l’arrière de son crâne.

 

Deux cachets pour le mal de tête et une douche plus tard il se rend dans sa chambre et y découvre une superbe chevelure brune. Bien évidemment la chevelure n’est pas seule, il s’approche avec toute la discrétion dont il était capable. Un examen sommaire lui permet de découvrir que cette chevelure est relié à une tête, tête accompagnée d’un superbe visage de femme. Et d’un corps évidemment, nu.

 

Décidément, c’est une matinée pleine de surprise  !

 

Non vraiment  ! Le seul détail gênant dans cette histoire c’est le sang maculant sa literie répandu tout autour du corps nu de cette jeune femme…

 

Un corps  !

Un cadavre bordel  ! Mais qu’est-ce qu’il fout là  ?

 

Fouillant frénétiquement dans la pièce, pieds nus, la tête lourde et le cœur battant la chamade, il a un premier aperçu des dégâts…

Objets épars, vêtements féminins déchirés, jusqu’aux stores de la fenêtre à moitié arrachés…

Trouvant le courage de lever les yeux sur la jeune femme étalée sur le lit, il prend la mesure des blessures qui lui ont été infligées  : brûlures, coups, sang… Le compte y est, la totale  ! Un best-of macabre de violence et d’acharnement.

 

John ne peut plus maintenir le contenu de son estomac en place. S’épanchant sur le tapis, le front reposant dans ses propres déglutitions, il avise un sac à main qu’il suppose être celui de la victime.

A quatre pattes, lentement, s’écorchant les avants bras sur des bouts de verres étalés dans les fibres du tapis, John parvient à atteindre le sac.

 

Les mains prises d’un tremblement soudain, la tête vide et le cœur au bord des lèvres, il fait un rapide inventaire de son contenu.

Pas de bijou, hormis une montre bon marché, rouge à lèvre, porte-monnaie … rempli d’une superbe somme en billets de 50. Une paire de menotte et … un badge  ! Un badge bordel  ! Lt de POLICE Monegan, brigade des mœurs. Son deuxième vomi est un peu plus contrôlé, et après une course éperdue jusqu’à la salle de bain  , au cours de laquelle il s’écorche les pieds sur les bris de verre, il réussit à s’affaler sur la cuvette pour s’y vider les tripes.

 

Tentant lourdement de se redresser, un son exagérément fort lui parvient depuis la porte d’entrée  : trois coups secs et sonores suivi d’une annonce prononcée par une voix masculine  :

 

«  John Moringer, Police  ! Veuillez ouvrir la porte  !  »

 

Incapable d’aligner deux pensées cohérentes, John, le crâne prêt à éclater tente d’articuler une réponse tout en se dirigeant vers la porte.

Il parvient devant celle-ci juste à temps pour recevoir des éclats de bois et son montant en plein visage que deux agents trop zélés ont entrepris de faire sauter.

Se retrouvant une nouvelle fois étalé de tout son long sur le sol, une nouvelle blessure apparaissant peu à peu sur son front et le reste de sa figure, le sang coulant depuis son nez, John entend une fois de plus la voix trop forte  :

 

«  John Moringer, je vous arrête pour l’enlèvement et le meurtre du Lt Page Monegan, vous avez le droit de garder le silence…  »

 

Ce qu’il fit, car le reste de la tirade de l’homme venu l’arrêter se perdit dans l’hébétude qui s’était emparé de lui. Il sentit qu’on lui tordait le rudement les bras pour lui passer des menottes trop serrées aux poignets. Mais toutes ces sensations auraient pu appartenir à un autre, la pièce s’emplit de sons et d’hommes en tenue sombre venus mettre à sac son appartement. En quelques secondes, il se prit à penser que sa sinistre vie revêtait finalement une certaine valeur à ses yeux.

 

Une salle d’interrogatoire sombre, une grande table nue et vide, deux chaises en face de lui, une autre sous son postérieur. En contorsionnant les muscles de son cou, John pouvait apercevoir une grande vitre obscène de noirceur reflétant le vide de la pièce dans laquelle il se trouvait. Sur sa droite dans un angle une grande porte grise, froide et silencieuse, en harmonie chromatique avec l’austérité décrépissante des murs de la pièce.

 

Plongé dans un silence introspectif depuis plusieurs heures, les mains menottées reliées à une barre métallique fixée devant lui, John se laissait aller à de sombres pensées. La sobriété soudaine dans laquelle il se retrouvait plongé n’avait pas aidé à améliorer son apparence et son état d’esprit. Le visage et l’arrière du crâne contusionnés, le cuir chevelu et l’arcade sourcilière ayant laissé échapper quelques flots de sang, il présentait maintenant le visage du coupable idéal pris à défaut au milieu de quelques sombres ouvrages.

 

Même le plus fort des whisky n’avait pu le plonger dans l’état hébétude dans lequel il se trouvait depuis que l’on lui avait annoncer les accusations portées à son encontre.

 

Enlèvement , viol avec coups et blessures, et meurtre d’un officier de Police. Tout cela était trop énorme pour qu’il parvienne à articuler autre chose qu’un faible « je n’ai rien fait de tout cela ».

 

Mais minutes après minutes, heures après heures, au fil des découvertes, le jeune officier de police assis en face de lui avait égrainer d’une voix calme et dure les preuves accablantes retrouvées sur les lieux du crime.

 

S’en était suivi alors de très longues minutes, d’oscillation entre l’horreur devant les photos des sévisses infligés à cette jeune femme, et de silence interdit face aux accusations.

 

« Avec la loi référendaire qui vient de passer vous allez droit à la peine de mort ! », fut la seule phrase où transpirait la sueur des émotions du Policier face à lui.

John s’était alors surpris à observer son visage, le regard fixe et dur, des traits tendus, des cernes d’une taille non négligeables ornaient les yeux qui le fixaient attentivement.

 

La peine de mort … l’écho de ces paroles résonnait encore alors qu’il se trouvait seul dans la salle d’interrogatoire. Un instant de tension grandissante sous le regard accusateur des témoins de son exécution. Puis alors, la dose de poison qui le libérerait du fardeau de son existence.

 

Il s’imagina être le journaliste qui rédigerait alors l’article de sa mise à mort, en voilà une belle ironie, lui qui avait été mis à la retraite forcée, pourrait enfin regoûter à la joie de voir s’écouler l’encre et le papier des journaux.

 

Il se surprit à sourire en songeant que ce serait une expérience intéressante que de se trouer dans le rôle principal de cette tragédie plutôt que dans la foule anonyme des spectateurs.