Les journaux annonçaient les élections à venir. On pouvait voir étalés sur la première page les visages arrogants des deux candidats favoris. Leurs patronymes surplombant leurs portraits tels des insignes de bonne foi et d’honnêteté. Il observa la scène, impassible devant le ramassis de mensonges habituels érigés à la gloire de ces politicards flamboyants. D’une main calme il plia en deux la Une pile à la séparation des deux photographies de « jeune premier » et de « chef d’entreprise ».

Il découpa avec la précision d’un chirurgien les contours noir et blanc de jeune premier, obtenant ainsi la photo souvenir d’un oncle favori qu’il plaça dans la poche intérieure de sa veste.

 

C’était l’heure d’aller faire les courses.

 

L’homme seul vêtu simplement d’un jean, t-shirt et blouson de faux cuir, se tenait au milieu d’un salon occupé par un canapé d’un autre temps, d’une table, de deux chaises et d’un poste de télévision vieillot. N’importe qui aurait pu vivre ici. Seul détail notable de la scène la coupure de journal déchirée où la photo de « jeune premier » manquait. Enfin c’est ce que dirait le rapport de police plus tard. Pour le moment il s’agissait seulement de la pièce principale d’un petit appartement où tout reflétait la personnalité de son occupant.

 

C’est à dire pas grand-chose.

 

Il balaya la pièce du regard, non il n’avait rien oublié, sa destination ne se trouvait pas excessivement loin mais avec la ville obstruée par les force de l’ordre, les manifestants et les adorateurs de « jeune premier », tout autre moyen de transport que ses fidèles jambes allait s’avérer un calvaire.

 

Il franchit la porte d’abord, fermer. OK.

 

Ensuite marcher jusqu’à la rue principale sur 400 m. OK.

 

Tourner à gauche puis 150 m plus loin à droite. OK

 

Un moment d’hésitation. Il ressortit le papier. Les instructions  étaient écrites. Heureusement il savait encore lire. Il faut dire que c’était une chance. Depuis son accident il ne savait plus faire grand-chose, il ne se rappelait que de peu de chose d’ailleurs. Le choc, le sang, les cris de douleurs, l’inconscience, l’hôpital. Les médecins, le médecin. Dr Henri Guillet ? Oui c’est ça. Ou peut-être Henri Grillet. Enfin HG ça c’est sûr. Les mêmes initiales que sur son bout de papier.

 

C’est lui qui lui avait tout expliqué qui l’aidait dans sa vie quotidienne. Sans HG, il serait perdu.

 

Le magasin: à droite puis tout droit. OK

 

Il acheta la liste de choses indiquées. Ce dont il aurait besoin. C’est HG qui lui avait dit.

 

Des boites de nourriture à chauffer au micro-onde (il ne pouvait plus faire à manger), du vin, il avait le droit à un verre par jour avant ses médicaments du soir, une casquette, il allait faire chaud aujourd’hui. Une bouteille d’eau pour l’attente.
Ah oui l’attente.

 

Sortir du magasin. OK

 

Se diriger vers la place d’Arme. OK. Droite, gauche, tout droit.

 

Même si HG lui avait raconté toute l’histoire, et il le croyait, il pouvait avoir confiance en HG. Il lui avait sauvé la vie après tout et avait pris soin de lui alors que tous avait abandonné. Il ne parvenait pas à ressentir de colère. Mais bon il le devait bien à HG. Après tout « il a été comme un père et une mère pour moi ».

 

Continuer à marcher sur 800 mètres. Ok. Tout de même le soleil était fort aujourd’hui. Ah oui la casquette !

 

Ça va mieux. Il fut encore une fois reconnaissant de la prévoyance d’HG.

 

Il tenta de repenser à la conversation avec le docteur. Il lui avait dit: «l’accident n’était pas votre faute, contrairement à ce que l’on a pu vous dire. Vous n’aviez pas bu, vos enfants vous accompagnaient. Lui en revanche était ivre, il ne voyait qu’à peine la route alors éviter la collision avec un autre véhicule lui était impossible. Vos enfants sont morts sur le coup. » Il n’avait pas pleuré à cette annonce, il ne lui semblait pas avoir ressenti d’émotion à ce moment-là. Il l’avait dit au docteur. « Une partie du montant de la carrosserie à traverser votre lobe préfrontal, et a endommagé définitivement les tissus cérébraux. Vos souvenirs vous sont désormais inaccessibles, les émotions vous seront toujours étrangères. » Cette nouvelle ne lui avait pas fait l’effet d’un cataclysme, il avait « bien encaissé le choc » comme il l’avait entendu dire par d’autres médecins.

 

« La violence du choc vous à laisser une affreuse cicatrice sur la partie supérieure du front et le crâne, vos cheveux ne repousseront plus à cet endroit ». Cette partie-là l’avait un peu plus perturbé, il ne se reconnaissait plus dans le miroir, à croire qu’un autre avait pris sa place. Il ne comprenait même pas ce que ne plus ressentir d’émotion signifiait à vrai dire. Et s’il devait être tout à fait franc, il ne savait pas s’il devait s’en soucier. Malheureusement, il n’avait à ce moment-là pas ce seul soucis dont il devait s’occuper.

 

La rééducation, c’est ce qui avait été le pire, la douleur, ça oui il la ressentait, la douleur, encore et toujours.

 

Il voulait abandonner, non par désespoir, quel que soit le sens de ce mot. Il n’en avait pas la force, ni le désir voilà tout.

 

La rééducation, elle avait duré des mois, de longs mois, des années semblait-il.

 

Tandis que les thérapeutes abandonnaient les uns après les autres, le docteur lui ne lâchait pas prise. Au début il lui avait fait penser à une hyène s’acharnant sur un gnou malade. « Rappelez-vous l’accident ». « Faites-le pour vos enfants ». « Souvenez-vous du réel coupable ». Son nom, le nom du coupable, il ne s’en souvenait pas. Mais il connaissait son visage. Il ne savait pas pourquoi mais le portrait que le docteur lui assénait jour après jour lui était familier.

 

HG lui parlait de Colère.

 

HG lui parlait de Justice.

 

HG ne lui parlait pas et le faisait souffrir pendant la rééducation.

 

HG l’aidait ensuite.

 

HG le maternait et l’encourageait.

 

Il arriva sur la place, une foule y était amassée. Elle attendait avec impatience. Le discours allait commencer dans une heure, il l’avait lu sur le papier. « 15h30:début du discours ».

La soif le tenaillait, alors il but de l’eau. Il n’était pas impatient, il n’était pas en colère, il n’était que très peu de chose finalement. Juste un homme handicapé, l’ombre de qu’il avait été, blessé, anéanti et inconscient de l’être.

 

Tout ce qu’il savait depuis son accident il le devait au docteur, et il avait foi en lui.

 

La benne à verre, jeter les bouteilles vides et récupérer le sac à dos. OK.

 

Patienter

 

C’est lui qui a fait de moi ce que je suis devenu, un homme incomplet et miséreux. Incapable de goûter les plaisirs simples de la vie comme la joie d’entendre sa chanson favorite à la radio, ou de voir le sourire de son enfant éclairer son visage. Lui qui a fait de moi qui je suis. Un homme au destin obscur et abscond.

 

Son visage, je n’ai pas oublié son visage.

 

Sa main gauche retrouva d’elle-même le portrait dans la poche intérieure de sa veste, le visage souriant d’un homme arrogant qui un jour avait détruit le destin de trois êtres humains après avoir trop bu.

 

Patienter

 

L’heure approchait, le discours allait commencer. La foule était de plus en plus effervescente. Des drapeaux, des pancartes, des slogans, des messages politiques aussi vides de sens qu’il était vide d’émotion.

 

Se rapprocher de l’estrade, pas trop proche.

 

Son accident avait eu cette faculté de le rendre discret en toutes circonstances. Quand on est indifférent à autrui, autrui ne vous perçoit pas.

 

Attendre le début du discours que les drapeaux s’agitent et que la foule chante.

 

Il attendit donc, « jeune premier » entra sur scène, superbe dans son costume avec un je ne sais quoi de nonchalance pour le rendre plus sympathique et plus accessible. Chacune de ses paroles sembla vibrer dans les  centaines de cœur de la foule. Elle, exaltée par tant de proximité avec son objet d’idolâtrie, vibrait d’exaltation et agitait avec ses centaines de bras ses étendards à la gloire du mensonge.

 

Puis enfin ce fut le signal, un chant d’éleva sur une musique conquérante à la gloire de l’honneur du sang et de la patrie.

 

Alors que les visages de la foule ne le voyaient pas il sortit de son sac un objet noir et vide de sens comme le corps et la vie qu’il possédait.

 

Il tendit le bras et le pointa sur « jeune premier ».

 

BANG ! Une demi-seconde trop tard.

 

BANG ! BANG ! Fut la réponse que quelqu’un, quelque part lui fit.

 

Et puis le silence, l’obscurité. Enfin.

 

 

C’est l’hystérie générale, personne ne comprend comment cet individu a pu parvenir jusqu’au pied de l’estrade et tirer sur un des candidats favoris à l’élection en plein meeting. Le commissariat central est en ébullition, on s’est emparé de l’affaire dans les plus hautes instances. Le Commissaire Général Poignant, en charge de la sécurité au cours de l’évènement a été désavoué dans les jours qui ont suivi. « Le fiasco des forces de l’ordre » comme cet attentat est maintenant surnommé a failli tourner au drame. Mathieu Sonnier, Candidat à la présidence a été atteint d’une balle de calibre 56 d’après les experts, et aurait été gravement blessé à l’épaule, mais fort heureusement l’équipe chirurgicale de l’hôpital Pasteur a pris en charge l’élu dans les minutes qui ont suivi cette tentative échouée. L’assassin en puissance a quant à lui était abattu par le service de protection du député/candidat de deux balles dans la poitrine.

La police n’a retrouvé sur lui aucune pièce d’identité, ni autre signe distinctif qui puisse permettre son identification. Un portrait a donc été diffusé. De source proche de l’enquête nous sommes à même aujourd’hui de vous dire que le seul détail notable chez ce terroriste est une note sur laquelle est inscrite une étrange série d’instruction, qui ne comporte cependant aucune revendication.

 

HG coupa le son de la télé. Se resservit un verre de bourbon et continua d’observer la scène que les médias relayaient en boucle depuis deux jours. Satisfait.