Je m’engage en politique à mon échelle. Humblement. Sobrement. Comme un jeu auquel je n’avais jamais participé, j’en découvre les règles. J’espère et j’ose penser qu’un autre avenir est possible. Qu’un pays tout entier peut encore se sauver de l’infamie, de la misère et du désespoir. Je me questionne. Je m’interroge et je doute. Mais ne dit-on pas que le doute est le propre des gens intelligents ?

Alors je persiste je m’accroche à des idéaux humanistes menacés, qui peu à peu cèdent devant l’avarie et l’oppression d’une minorité d’individus dont les mains enserrent les esprits et ligotent la pensée des plus nombreux. J’échange avec mes pairs. Certains me font douter du bien-fondé de l’action politique sociale. Mais tout de même me dis-je alors que nous sommes pris à la gorge de toute part, alors même que nos valeurs sont menacées par ceux-là mêmes qui nous font croire qu’ils agissent pour le bien commun, j’ai envie de croire qu’un autre avenir est possible.

 

Et puis alors on m’interpelle.

Un être très humain prend un tract et me demande des comptes. En cet instant je ne suis plus un citoyen qui pense et agit pour l’avenir mais le représentant d’un mouvement politique.

 

Drôle de situation pour quelqu’un qui n’a jamais été politisé.

 

Cet humain est SDF, dénomination bien pratique pour dépersonnaliser tout une frange de population qui n’a pas le luxe de s’intéresser aux tracas de la vie politique.

Son seul objectif est simple : survivre.

Il me demande de lui expliquer les objectifs de notre mouvement. Je suis perdu. Je lui dis que nous souhaitons voir les choses changer qu’un autre modèle est possible. Mais mes paroles sonnent creux. Moi qui ai connu la galère la misère et la pauvreté j’ai la sensation d’être un produit privilégié d’une société injuste et violente. Indifférente et glaciale.

 

Le froid mordant qui glace ma peau n’est rien comparé à celui qui envahit mon cœur. Ce regard qui me fixe et scrute mon visage, plein d’intelligence de colère et de désespoir me met à nu. Je ne peux rien répondre à la description de son quotidien.

 

Je l’écoute et le regarde dans les yeux. Il me décrit avec force la lutte contre le froid. Les nuits de drogue d’alcool et de tremblements. Rien ne peut armer contre les poignards du froid glacial nocturne.

Et je me tais.

 

Que pourrais-je répondre ?

 

Lui dire : moi aussi dans mon appartement de 35 m² j’ai des courants d’air une mauvaise isolation et un chauffage qui ne marche pas. Moi aussi la nuit j’ai froid ?

Ridicule réplique d’un esprit faible. Je ravale les paroles qui s’apprêtaient à franchir mes lèvres. Tais-toi me dis-je laisse le parler et écoute. Tu ne sais rien et tu ne connaîtras peut-être jamais sa souffrance. Ton quotidien est un doux supplice face au sien, tes douleurs passées ne sont que le songe douçâtre des difficultés d’une vie.

Ses mains ne tremblent pas. Il a lâché sa bicyclette rouillée qu’il promenait à ses côtés lorsqu’il t’a accosté. Tu essuies alors un postillon de bière qui atterrit sur ton visage. Toi tu ne t’es pas démonté tu lui fais face.

De défi ?

Un défi face à la crainte qu’une telle personne suscite. Quelque part tu lui jettes un défi. Tu jettes un défis à ceux qui t’entourent et qui font semblant de ne rien voir. Tu veux lui montrer qu’il ne te fait pas peur ! Tu te dis que tu es humaniste et que tu ne veux pas détourner le regard de crainte de lui renvoyer une image d’un monstre anormal dont la société ne veut pas. Mais tu te mens. Au fond de toi, tu regardes ta peur en face, celle qui t’as hanté pendant des années, tu te réjouis secrètement de ne pas être à sa place. Et alors tu as honte. Honte de toi, honte de la société à laquelle tu participes. Honte de tout ça. Rien ne prévaudrait face à la souffrance qu’il te jette au visage, parce que tu t’es arrêté pour l’écouter parce que personne ne semble s’apercevoir de son existence. Alors toi tu écoutes, mortifié. Tu sais que tous les mots du monde ne pourraient te sauver dans une telle situation. Alors tu la boucles et tu ne détournes pas le regard.

Il te demande si tu sais ce que c’est que le froid mordant la nuit qui malgré l’alcool te réveille et te tue.

Non.

Tu ne sais rien de tout cela, tu es heureux de ne rien en connaître. Tu as honte de ne rien en connaître.

Alors qu’il me parle je songe au travail d’un ethnologue qui a passé des journées entière au contact des populations abandonnées au froid et à la rue. Ton esprit te dit de la fermer. A quoi pourrait bien servir cette réflexion ? Tu n’es pas confortablement installés dans un fauteuil moelleux un verre de vin à la main à discuter avec tes amis intellectuels.
Tu ne sais rien.

Ton comparse du moment a laissé son vélo reposer sur toi. Toi tu ne dis rien tu es mal à l’aise. Pourquoi ? Parce que tu as le sentiment de ne rien pouvoir faire. Tu marmonnes des paroles creuses évoquant les abris que la municipalité a dû ouvrir. « A dû… ». Tu as honte des paroles que tu viens de prononcer au moment même où elles franchissent tes lèvres. Tu as honte de ne pas savoir. Honte de ne pas chercher à savoir.

 

Ecoute et tais-toi.

« Fais leurs passer le message » te dit-il. Il pointe du doigt ses camarades de la rue qui se sont regroupés sur le bord de l’eau. Solidaires et soudés. Ils luttent ensemble contre le froid. Ils s’enseignent les uns aux autres des techniques pour passer la nuit. Et toi tu regardes dans la direction qu’il t’indique.  Cinq ou six individus sont assis là dans le froid mordant de la fin d’après-midi. Tu songes en frissonnant à la nuit à venir. Tu te demandes si certains ne vont pas succomber au froid.

Je regarde mes papiers.

Je regarde autour de moi.

Mon interlocuteur s’en va.

« Je m’appelle Carvanec, oublie pas ».

Mes camarades de distribution commencent à ranger. De toute façon, mon cœur n’y est plus. Le froid l’a envahi et y a laissé une sécheresse que rien ne peux apaiser.

J’ose espérer mais je crains pour ceux que l’on abandonne.