Michel est assis sur un carton dans son appart. Il ne se souvient plus de sa dernière adresse. Il mélange tout maintenant. Quatre déménagements au cours des deux dernières années ça brasse son homme.

Ben ouais au gré des marées du marché du travail à coup de CDI de chantier il a enchaîné un certain nombre de boulots à la tâche qu’on lui présentait comme des contrats stables pour des postes CDIsés.

Ah oui dans un premier temps il était ravi, lui qui avait passé ces cinq dernières années à enchaîner des missions intérims pour un petit 1400 euros moyen par mois (grâce à la prime de précarité), enfin 1400 lorsque les missions ne se faisaient pas trop rares.

Bref ! Il est là assis sur son carton à repenser à cette dernière année. Il avait vu ces évolutions d’un bon œil. Enfin il y aurait du boulot. Du CDI putain !

Enfin il allait pouvoir se prendre un petit prêt et acheter une baraque ! Un petit jardin. Rien de somptueux hein ! Mais un petit coin de paradis personnel. Un coin où il pourrait poser son hamac, faire son petit potager et grignoter ses tomates cerises le soir après une journée à trimer devant la télé avec sa Kro.

Bref ! Michel aime la vie simple Il se prend pas trop la tête. Il a bien raison d’ailleurs.

C’est déjà suffisamment la galère sans aller se coltiner des discours fleuves à n’en plus finir et se dépatouiller avec des lois de quatre-cent pages incompréhensibles. Lui tout ce qu’il veut c’est un boulot stable, un salaire pas dégueu et un logement qui ressemble à quelque chose.

Mais bon il vient de s’en rendre compte là dans son quatrième appart depuis deux ans, sa bière à la main en train de bavasser avec ses copains qui l’ont aidé à bouger tout son fatras, le regard dans le vague une goutte de sueur descendant de sa tempe gauche grisonnante, c’est la merde. Une merde plus dense que celle d’avant !

Merde, il pensait pas que c’était possible dis-donc !

Les proprios et les agences ont cette tendance à adopter ce petit air de paternalisme bienveillant devant sa pile de contrats, preuve de sa bonne foi et de son employabilité.

« Mais monsieur votre contrat en cours se finit quand ? » lui a dit l’agent le jour où il avait pointé sa ganache dans la dernière agence qui lui avait concédé le droit d’occuper le logement dans lequel il se trouve actuellement.

« Ben je ne sais pas vous savez. J’en ai enchaîné quelques uns comme ça pour la même boite. Ils me rembauchent toujours vous savez. Ça fait deux ans et demi que je bosse pour eux ! Donc vous avez pas d’inquiétude à vous faire j’aurai pas de souci pour payer le loyer. »

« J’entends bien monsieur mais vous devez comprendre que nous ne pouvons pas prendre ce risque au nom de nos clients Je vais vous dire si ça ne tenait qu’à moi je vous ferais un bail de trois ans. Mais bon vous comprenez…. Et puis voyez le bon côté des choses ! Les frais d’agence sont très bas pour ce type de contrat locatif. En dessous de six mois vous ne payez que 85 euros chez nous ! Et puis si dans six mois vous avez de nouveau un contrat on vous en fera un autre ! »

Bref, il avait signé le contrat, la boule au ventre. La bile lui rongeant le tube digestif de l’estomac à l’œsophage.

Putain cette douleur lancinantes ne l’avait pas quitter depuis deux ans, peut-être plus, difficile à dire. Les jours où elle n’était pas là pas moyen de fermer l’œil. Il y avait comme un vide dans sa gorge. Ses rots n’avaient plus ce relent acidulé et brûlant.

Enfin voilà, Michel est assis sur son carton, dans son appart en centre-ville. Il a déménagé de deux rues. Il est avec ses copains, ses muscles lui font mal, la bière lui brûle l’estomac. Son dos est courbé, ses épaules affaissées. Sa mine est basse.

« On se fait des pizzas Michel ? »

« Ouais si tu veux. »

Au moins ce soir les brûlures lui tiendront compagnie.