Jimmy était commis de salle au « Gourmet », il était venu vivre en ville pour poursuivre ses études en art et dans l’espoir de pouvoir percer un jour dans le dessin. Mais voilà qu’il trimait 10 heures par jour dans ces foutues salles de restaurant de luxe pour un salaire misérable depuis de longs mois. Mais récemment il s’était découvert un nouveau fond de commerce : la vente d’information. Un garçon de salle lambda est pour ainsi dire invisible, transparent, inexistant, Jimmy avait cette particularité d’être la synthèse de ces caractéristiques. Il avait toujours était quelqu’un d’extrêmement discret et effacé, et cette aptitude à se faire oublier l’avait conduit à développer ses dons pour le dessin. Pour la plupart des gens, il n’était qu’un élément du décors, un meuble parmi tant d’autre. Il avait été approché il  a quelques semaines par un journaliste de magasine à scandale bien connu et friand d’infos puantes qui pourrait servir d’engrais à ses articles. Jimmy y avait vu une belle occasion de se faire un petit paquet de fric supplémentaire. Après avoir revendu quelques infos sur les histoires de cul tumultueuses d’un célèbre golfeur, il avait pris l’habitude de laisser traîner ses oreilles à proximité des tables des clients. Alors qu’il débarrassait la table d’un couple bourgeois, un homme au crâne entièrement chauve portant un long manteau caban noir avec le col relevé effleurant son menton entra en compagnie d’un homme qui aurait pu être à la tête d’une entreprise aux hauts revenus. On sentait à la manière de se tenir de crâne rasé que son corps était habité d’une force prodigieuse, son regard exprimait une vigilance et une capacité à user de violence sans que pour autant la moindre émotion puisse y transparaître. Il se dégageait cependant de lui une certaine forme de décontraction insolente, une confiance en soi que l’homme face à lui ne parvenait pas à écorner.

Ce dernier ne pouvait être plus différent de son interlocuteur, son costume fait main cachait le ventre d’un homme qui avait été musclé mais que les années n’avaient pas épargné. Son allure générale exprimait l’assurance typique de l’homme d’affaire important que la puissance de la machine capitaliste pouvait lui procurer. Chacun de ses gestes, la moindre de ses paroles semblait avoir été conçus, préparés et adaptés à la circonstance. Il aurait été impossible pour un observateur extérieur de deviner ce que cet homme pouvait penser. Tandis que le maître d’hôtel les installer à une table isoler au fond de la première salle, Jimmy termina à la hâte de débarrasser la table du couple qui venait de la quitter pour pouvoir la dresser pour les clients suivants. Alors qu’il revenait de la plonge, il passa près de la table de ce couple si  mal assorti et entendit des bribes de leur conversation.

 

 

  • Je me suis bien fait comprendre ? Je veux que le plan soit exécuté sous deux semaines. Nous y mettrons le prix nécessaire, mais aucune erreur de votre part ne sera acceptée. Compris?
  • Je peux vous assurer qu’aucun de mes clients n’a eu à se plaindre de mes services jusqu’à présent. Maintenant si nous parlions argent, je veux un million pour ce que vous me demandez. Pas moins.

 

Prétextant de devoir nettoyer des tables voisine de la leur, il se rapprocha subrepticement de crâne rasé et de costard fait main.

 

  • … pas possible pour un million je peux monter six cent mille.
  • Allons, allons ! Nous n’allons pas marchander pour une affaire aussi importante. Et puis l’argent que vous investissez sera gage de la qualité de mon travail, et de la valeur que vous y accordez.

Un temps de pause. Jimmy s’aperçut qu’il avait cessé de frotter la table dont il était censé s’occuper. Revenant à lui il reprit ses mouvements saccadés, jurant avoir senti le regard de crâne rasé se poser sur lui. Du coin de l’œil il vit que costard s’agitait sur sa chaise et était de plus en plus nerveux

 

  • Nous dirons donc un million. Je serai irréprochable, rien ne filtrera ou remontera jusqu’à vous.
  • D’accord, mais comprenez bien qu’il serait extrêmement fâcheux pour vous que le moindre détail ne se passe comme prévu.

 

Ne pouvant plus prétexter d’une quelconque tâche à réaliser dans les environs, Jimmy se résolu à se rendre dans une partie différente de la salle, où un monceau impressionnant d’assiette et de verre l’attendaient prêt à être débarrassé. Alors qu’il faisait des allers-retours entre la salle et la plonge passant de fait prêt de la table des deux hommes qui avaient commandé leur plat et paraissaient être revenu à une conversation plus triviale, il senti le regard de crâne rasé se poser sur lui.

Ce dernier l’interpella d’un « Hé petit ! ». Jimmy se dirigea donc vers lui a pas pressés, un sac de serpents au creux de son estomac.

 

  • Je t’ai observé depuis tout à l’heure.
  • Je vous demande pardon monsieur ?
  • Je t’ai vu. Tu travailles comme un acharné ici dis donc ! Quel âge as-tu ?
  • .. Vingt ans monsieur, je suis étudiant… en art !
  • Ah tu es jeune et plein d’avenir ! Je suis aussi moi-même une sorte d’artiste, je me fais rémunérer assez cher comme tu l’as peut-être entendu. Peut-être un jour y parviendras-tu aussi.

 

Souriant crâne rasé lui tendit la mais pour qu’il lui serre la sienne, d’un geste nerveux Jimmy répondit à l’invitation. Il perçut au le creux de sa paume la texture d’un billet, alors même qu’il sentit quelque chose lui érafler le majeur, ne tenant pas compte de cette légère douleur, il déplia le billet de cent euros qu’il venait de recevoir. Les deux hommes partirent peu de temps après, crâne rasé lui accordant un dernier salut avant de quitter le restaurant. La fin de soirée se déroula sans accroc, hormis les suées coutumières que tout employé de restauration peut connaître durant les heures de services.

Plus tard, alors qu’il aidait au nettoyage de la salle il sentit que cette suée ne se calmait pas et que la fièvre commençait à monter. Le maître d’hôtel le libéra enfin une heure plus tard et c’est tremblant de froid qu’il regagna son appartement du 5ème étage de son vieil immeuble.

 

 

Son corps fut découvert deux semaines plus tard, un voisin alerté par la forte odeur se dégageant sur le palier avait averti la police. Le médecin légiste déclara qu’il était mort de maladie.