Une pièce exiguë, un bureau, un ordinateur, deux chaises. Sur les murs des affiches mettent en garde contre l’escroquerie à l’assurance, le vol de carte bancaire, l’usurpation d’identité. Le flic de l’autre côté du bureau fait signe à l’agent derrière moi de sortir. Nous échangeons un regard. Un malaise me gagne, je sais que je ne crains rien et pourtant cette sensation m’envahit.

  • Je suis le commissaire Laroche, brigade financière. Nous enquêtons sur une affaire d’escroquerie par carte bancaire. Vous êtes ici en qualité de témoin assisté, pas en garde à vue cela ne signifie pas pour autant que vous êtes dégagé de toute responsabilité. Asseyez-vous s’il vous plaît.

Je prends place sur une chaise inconfortable face à ce fonctionnaire si avenant j’attends qu’il reprenne la parole.

  • Vous êtes M. Sébastien Guillot, 24 ans, programmateur freelance, ingénieur informaticien diplômé d’école d’ingénieurs, spécialisé dans le codage informatique, vous résidez actuellement au 8 rue du Clos Marchand ?
  • Oui
  • Considérez que tout ce que vous allez dire ce soir sera consigné dans un procès-verbal et transmis au procureur de la République. Je vous demanderai d’être honnête dans vos déclarations. Vous pouvez nous être utile dans la clôture de ce dossier et la manière dont sera jugée votre implication dans cette affaire dépendra de votre coopération.
  • Je comprends monsieur, je vous aiderai autant que je le peux.
  • Que pouvez-vous me dire à propos de Camille Britton  ?
  • Britton… Ce nom me dit quelque chose mais je ne suis pas très sûr.
  • Il s’agit de cette femme, l’officier me tendit la photo d’une jolie brune aux yeux verts, vous avez passé avec elle un contrat de prestataire extérieur, vous engageant à lui fournir vos services.
  • Je…je me souviens. C’est une femme que j’ai rencontré sur un réseau social et qui m’a demandé de l’aide pour son commerce en ligne, un codage pour permettre à ses clients de payer à distance.

L’officier me tend un papier sur lequel je peux lire l’engagement pris en mon nom et celui de Camille Britton. Je regarde l’homme assis face à moi, les traits anguleux bouffés par la fatigue et les années de travail. Ses yeux sont inexpressifs. Sa bouche est fermement verrouillée. Son visage est un coffre de banque que seule la bonne combinaison peut me permettre d’ouvrir pour accéder à cinq mots magiques que les mecs comme moi veulent entendre  : «  vous êtes libre de partir  ». Mon regard passe de la photo au contrat et j’essaie de repasser tous les détails dans ma tête.

  • Camille Britton, M. Guillot, vous étiez en train de me dire que vous l’aviez rencontrée sur un réseau social.
  • Ouais je me souviens. La photo d’une bombe atomique que j’ai liké. Si vu aviez vu ça  ! Un engin comme c’est pas permis, vous savez à trois heure du matin quand on est au chômage, qu’on a pas de fric et qu’on est seul chez soi…Ben y’a pas grand-chose à faire que de traîner et mater des trucs…Si vous voyez ce que je veux dire  ?
  • Enfin bref…J’sais pas comment je suis arrivé sur sa photo. J’crois qu’j’étais en train de mater des photos de mon ex en maillot sur la plage avec son nouveau mec. Avec un putain de maillot que je lui avais offert, un truc à deux cents balles! Cette garce était là le sourire aux lèvres alors que j’étais dans mon putain d’appart miteux à fumer des clopes dégueulasses tombées du camion. De la vraie merde ces clopes, je suis sûr qu’ils foutent de la paille. Un truc qui vous file un de ces goûts dans la bouche  !
  • Revenez à votre histoire.
  • Pardon…J’vois que cette photo a été liké par une fille, Camille Britton, alors j’suis là et j’me dis «  c’est bizarre j’connais pas cette fille», du coup je clique sur son nom pour voir à quoi elle ressemble. Et c’est là que je vois sa photo, une bombe, des nichons venus d’ailleurs sur un corps de rêve, des yeux d’un vert pénétrant et une chevelure lisse comme la soie. Rien qu’à la regarder j’ai commencé à me sentir excité. Alors du coup j’ai liké sa photo, puis les suivantes, une galerie des arts du corps féminin. J’en pouvais plus. Une merveille de chez merveille. Jusqu’à une où elle est à moitié à poil la tête renversée en arrière, les cheveux traînant dans l’herbe.
  • Vous parlez de ces photos  ?
  • Oui voilà, c’est celles-là  ! Les mêmes ! J’ai cherché mais j’ai pas pu la retrouver. Comment vous  avez fait ?
  • Peu importe. Continuez.
  • Ben après ça j’étais curieux, alors je lui ai envoyé un message. Je m’attendais pas à ce qu’elle réponde, vous savez les filles comme ça elles reçoivent des tonnes de messages de mecs pas fins, des gros loosers. Mais quelques jours plus tard un message  ! Alors on s’est mis à t’chater puis elle m’a dit qu’elle ouvrait un commerce en ligne mais qu’elle avait besoin de quelqu’un pour lui faire un programme. Je lui ai dit que je pouvais le faire, que ça me prendrai cinq minutes mais qu’il fallait qu’on se rencontre. Elle a refusé elle préférait faire ça en ligne. J’ai accepté, vous avez le contrat sous les yeux. Je lui ai fait son programme. Voilà.
  • C’est ce qu’il ressort des retranscriptions des conversations entre vous deux qu’avez-vous à ajouter ?

Je lui déballe ma triste histoire, celle d’un pauvre gars sous le charme d’une beauté et qui lui rend service pour pas cher. Le geek qui n’intéresse pas les filles. Je mets les mains dans les poches et me mord nerveusement la lèvre inférieure en attendant la suite. Le flic semble me prendre un peu en pitié, et c’est sur un ton plus doux qu’il poursuit.

  • Vous ne l’avez donc jamais rencontré en personne  ?
  • Non.
  • Vous serez donc surpris d’apprendre que cette personne n’existe pas. Que l’adresse indiquée sur le contrat est fausse tout comme la pièce d’identité jointe au contrat.

A ce stade mon anxiété se transforme en stupeur silencieuse, mon regard exprime un étonnement inquiet. Mon interlocuteur voit face à lui un parangon d’indignation et d’incrédulité.

  • Je suis au regret de vous informer que cette femme, n’est pas la personne qu’elle prétend être.
  • Mais les photos…
  • Sont celles d’une jeune femme d’Europe de l’Est que nous avons interpellé il y a peu et qui nous a conduit sur la piste d’un homme âgé d’environ 35 ans, de taille moyenne les cheveux blonds. Son langage semblait être très sophistiqué et son habillement laisse à penser qu’il mène un train de vie luxueux. Cela vous dit-il quelque chose  ? Une personne de votre entourage ou même une simple connaissance  ? Quant au soit disant commerce monté en ligne, il se trouve que ce site est un commerce éphémère qui a amassé plus de 90  000 euros de transactions frauduleuses.
  • Je… Mais pourquoi ai-je donc liké Camille Britton…Non, cela ne me dit rien du tout.

Les bras m’en tombent. Apparemment la police s’est améliorée en matière de cyber-surveillance, elle est parvenue à suivre la piste d’un escroc virtuel qui est parvenu à récolter une belle somme.

  • Je vous le répète, votre participation à cette escroquerie est avérée cependant, l’erreur que vous avez commise semble être de bonne foi. Fait qui sera pris en compte par le parquet. Votre matériel informatique sera saisi. Vous êtes libre de partir mais vous devrez répondre à nos convocations. Merci de votre coopération.

 

Je sors du bureau du commissaire et quitte le poste. Il est 23h00 et j’ai encore le temps de me diriger vers mon pub favori. Tout en marchant je me dis qu’être précautionneux est une bonne chose. Je me dis aussi que les flics ne sont pas parvenus à découvrir mon voyage à Strasbourg et ma passion pour la photo. Je me dis que même si je ne m’attendais pas à ce qu’il retrouve Hristina, le déguisement était une bonne chose, la description de l’homme qu’elle leur a donnée est à mille lieux du pauvre puceau qui s’est presque fait dessus dans le commissariat il y a quelques minutes. Alors je marche vers mon pub favori, un sourire en coin accroché aux lèvres. Je marche et je me dis qu’avec une dose d’adrénaline, la vie vaut la peine d’être vécue.