Sur la ligne Bordeaux-Paris, alors que je me rends à Poitiers et que d’autres montent à la capitale j’ai eu la surprise de croiser des manifestants qui se mobilisent contre la loi travail faisant le déplacement spécialement pour rejoindre le rassemblement national du 14 juin.

 

Autre ambiance, autre monde.

 

Le wagon bar est occupé par une horde de CGTistes fêtards qui chantent, dansent et comble de l’anarchisme fument et boivent dans le train. Horreur et scandale ! Dans l’irrévérence et le chaos, ces personnes vivent à l’écart pour un temps des règles et des normes de la vie quotidienne qui marquent à chaque instant nos journées et qui permettent à tout un chacun de bien vivre ensemble.

 

Ces malotrus chantent à grand renfort de porte voix des chansons syndicalistes et criardes. Oui, ils sont là, parmi les voyageurs qui ne semblent pas alarmés par leur présence. Comble de l’insolence ils se permettent même d’instaurer leurs propres règles au sein d’un lieu à l’usage du public. Ils dictent des lois improvisées : s’imposent le silence et laissent même certains voyageurs protester contre le bruit qu’ils font sans les conspuer. Incompréhension totale.

 

Une mère porte son enfant dans ses bras, sa posture l’indique clairement : ces mastodontes mal peignés l’intimident, son enfant enfouit sa tête sous son bras protecteur. Mon appréhension monte. Que peut-elle faire face à eux, que puis-je faire pour l’aider ? Je lui lance un regard réconfortant : elle n’est pas seule. N’écoutant que son courage de mère, elle se présente face à cette meute.

 

Surprise et ébahissement

 

Un des malappris se retourne et nous présente un faciès rouge d’avoir chanté à tu-tête, luisant de sueur d’avoir sauté sur place dans le wagon. Quelque chose s’éclaire dans son regard. Il fait volte-face et s’adresse à ses camarades et dans un français émaillé d’accent sudiste « oh les gars du calme y’a un petit ! ». Un silence bienvenue s’abat sur  le wagon. Les colosses cherchent des yeux le « minot ». Tel un seul homme, les ouvriers s’écartent et font place à cette jeune femme qui paraît bien frêle face à cette marée d’ouvriers massifs.

 

Je m’enhardis à la vue de cette scène. Mais trop tard la marée est remontée et je me noie dans cette troupe de dockers. L’un d’eux m’interpelle sur le ton de l’humour mais je ne comprends pas ses paroles. Mon objectif : atteindre le bar sans anicroche. Au passage, tout en me faufilant entre les corps j’aperçois les ingrédients d’une fête de l’Huma improvisée : baguettes de pain, charcuterie, rosé. Les sudistes sont à leur aise dans ce train.

 

N’écoutant que mon courage je me tourne vers l’un d’entre eux et leur demande d’où ils viennent. « Bordeaux » me répond l’un d’eux. « On est des dockers au port là-bas. Et toi tu montes à Paris pour la manif ? ». N’osant pas répondre par la négative, je sais bien grâce aux chaînes d’info que ces gens sont de potentiels casseurs, je leur réponds brièvement un court « oui » et me tourne vers le bar en quête d’un café revigorant. Malheureusement, harassée par le bruit et cette ambiance étouffante (une quarantaine de personnes se trouve dans le wagon, il y fait chaud) l’employée a fermé boutique des larmes de nerf coulant sous ses yeux. Comme je la comprends. Quelques consciences se réveillent et parmi les gars du port le mot circule : la pauvre pleure. Le boucan se calme un peu, teinté de remord sans doute, pour reprendre plus calmement lorsque chacun se dit que finalement elle aura gagné une matinée de répit, elle fait grève malgré elle sans perdre de journée de travail.

 

Je quitte ce wagon bredouille pas de café pour moi ce matin. Les occupants rendent cette tâche difficile. Les contrôleurs sont impuissants face à cette horde de bordelais. Je redescends vers ma voiture. Et me trouve nez-à-nez avec un autre groupe à l’accent du sud. J’échange quelques mots avec eux « ouais ils sont un peu bordéliques les dockers mais ils sont pas méchants ».

 

Dans ce wagons là beaucoup plus calme tout le monde est assis et papote tranquillement, ce sont à l’évidence des compagnons de voyage des dockers du wagon bar, ils se désolent qu’ils aient fait pleuré l’employée du bar : « putain ça craint ». Cela dit « on peut pas leur en vouloir de faire un peu la fête de temps en temps, c’est pas facile tous les jours, alors pour une fois ils se lâchent un peu ». Je me demande bien ce qui peut être dur au quotidien pour eux et leur demande «  les conditions de travail tiens ! C’est rude, c’est épuisant, on est mal payé et en plus avec cette loi ça sera pire ».

Soit, peut-être, je ne suis pas au fait des conditions de travail dans ce domaine d’exploitation.

 

« Viens boire un coup avec nous », avec mon tee-shirt rouge ils doivent me prendre pour un gréviste. « Ah non … merci, c’est sympa ». Le rosé à neuf heure très peu pour moi merci.  D’autres me proposent de jouer au carte avec eux : un jeu d’argent qu’ils appellent le petit tas. Me voilà propulsé en pleine culture ouvrière à mon insu. La télé m’aurait-elle menti ? Je pensais que les ouvriers étaient en voie de disparition et les voilà dans mon train, faisant la fête comme dans les années soixante. Beaucoup semblent avoir le même age que moi ou à peine plus, un ou deux sont certainement plus jeunes.

 

Je les observe dans un silence poli. L’un d’eux me demande si je monte manifester. « Je ne peux pas, je vais à la fac, je prépare un concours ». « Ah moi aussi je prépare un concours » me répond-il avec un sourire goguenard. Je réponds par un rire nerveux, je ne suis pas très à l’aise à dire vrai. Ils ne sont pas violents, ni même impolis ou grossiers et pourtant ces costauds à la grosse voix me font peur.

 

Mais pourquoi donc ? Personne ne m’a bousculé, personne ne m’a interpellé agressivement. Serais-je un raciste anti-classe ? Impossible je lis mediapart, l’humanité, le canard et même à l’occasion fakir. Je m’indigne régulièrement des suppressions d’emplois dans les secteurs industriel. Je suis mécontent au quotidien de ce gouvernement de gauche qui fait des lois de droite. Que m’arrive-t-il donc ?

 

Je m’éloigne un peu pour respirer. Il me vient en tête des images affolantes vu à la télé de violence et de sang de lacrymogène et de sang. De vitrines cassées, de porte fracturées. Des blessés, de nombreux blessés de part et d’autres. Un État qui ne prône pas le retour au calme, un parton, des patrons qui parlent de « djihadisme social ». Je regarde ces visages souriants et enjoués et je me demande lequel d’entre eux finira le visage ensanglanté, lesquels seront interpellés, placés en détention et interdits de manifestation.

 

Je me tourne vers un autre passager qui me sourit. « C’est l’anarchie » lui dis-je.

 

« Ouais, c’est bien l’anarchie parfois »