Les voyages en train sont souvent l’occasion de faire des rencontres inattendues. Dans les gares paraît-il on croise beaucoup de gens et certains ne sont apparemment rien, laissez-moi donc vous parler de ceux que j’y ai croisé l’autre jour.

Alors que je reviens d’une réunion de l’éducation nationale. Encore une où l’on croise des gens qui ne sont que très peu, enfin je devrais plutôt dire un rassemblement de stagiaires fraîchement sélectionnés et prêts à entrer dans le moule. Je décide de quitter plus tôt cette si formidable congrégation et de me rendre à la gare en vue de prendre un train qui me ramènera vers la côte. Je prends mon billet et me dirige en passant par le tunnel prévu à cet effet vers le quai qui m’est aimablement indiqué par un écran numérique.

Oui je le promets je prendrai garde à l’arrivée du train.

En chemin je rencontre un homme qui m’interpelle dans un anglais approximatif et marqué par un fort accent, il me dit qu’il vient de Syrie.

  • Do you know Syria ?
  • Yes, of course.
  • I am from there, je suis syrien.

A peine ai-je eu le temps d’envisager le long périple qui a pu le conduire à se trouver dans la gare d’une ville de province de taille moyenne qu’il me tend son billet en me disant :

  • Do you know where is my train ?

Je regarde le morceau de carton qu’il me met sous le nez et sur lequel il n’est indiqué ni heure, ni quai. Ce jeune homme se rend à la ville de C.

  • Come with me, we will go and have a look on the screen in the main hall. Lui dis-je en revenant sur mes pas.

Une dizaine de minutes et quelques explications confuses plus tard, un agent et moi parvenons à lui indiquer qu’il doit prendre un tain pour la ville de T. et descendre à C.

 

Me voilà donc reparti pour mon train qui ne devrait pas tarder à pointer le bout de son nez.

« Mesdames et messieurs,  le train TER 86343 à destination de R. va entrer en gare voie 4. Veuillez-vous éloigner de la bordure du quai. »

Je m’exécute donc docilement plus par automatisme d’obéissance à cette voix douce et métallique que par réelle crainte pour ma vie. Néanmoins, tandis que le train approche je ne peux m’empêcher de me demander quel effet cela ferait d’être aussi vulgairement percuté, tel le moucheron qui a la malchance de croiser la route d’une voiture lancé à 130 km/heure et qui termine sa carrière sur son pare-brise alors que cette dernière inconsciente de l’existence de ce si petit être vivant poursuit inexorablement son chemin.

Le train se sentirait-il coupable ? Impossible de le savoir, aucun témoignage ne nous est parvenu jusqu’à présent pour confirmer ou infirmer cette supposition.

Quoi qu’il en soit, je prends place en son sein et m’installe dans un confort relatif sur le siège rouge à côté d’une fenêtre.

Alors que je regarde les derniers voyageurs monter à bord, les portes se referment puis je sens que le train se met en branle. Je glisse machinalement la main dans ma poche pour y prendre mon téléphone portable. Le fidèle compagnon d’indifférence des gens renfermés et silencieux.

« Monsieur ? Monsieur ?! »

Ah tiens ! C’est à moi que l’on s’adresse semble-t-il.

« Monsieur ? On est en première ou  en deuxième classe ? »

Une femme qui semble jeune mais dont le visage est marqué par la fatigue intervient alors :

« Il n’y a pas de seconde ou de première dans un TER. »

Je replonge dans la morosité qui m’est coutumière lorsque je voyage en train et que je n’ai rien pour me distraire pas même mon écran portatif grâce auquel il m’est possible de me connecter à des amis virtuels grâce à une interface d’un bleu placide et factice.

Ce beau « f » stylisé est le recours des âmes isolées qui ont oublié comment se créer le contact humain. Je n’échappe pas à cette règle. Sauf que ; la batterie de mon téléphone m’a lâchement abandonné, impossible donc de répondre à des mails d’une importance capitale en affectant une mine absorbée, les sourcils froncés et le regard plongé dans les méandres de ce signal électrique que transforme en image projetée cette suite de 1 et de 0 sur un écran, l’appareil que je tiens entre les mains.

Contraint et forcé je relève la tête et pose mon regard sur cette femme à l’aspect embarrassé qui quelques minutes plus tôt avait si fermement répondu à l’interpellation de cette adolescente qui m’était adressée.

Je me lève donc.

  • Excusez-moi. Bonjour. Est-ce que vous auriez un chargeur pour … ?
  • Oui bien sûr !

Encore cette promptitude à répondre avant même que la phrase de l’interlocuteur ne soit terminée.

Mi agacé, mi réjouit je la regarde fouiller dans son sac à la recherche de cet objet salvateur qu’elle finit par me tendre.

Ouf ! Voilà je vais pouvoir mettre fin à cet interaction et consacrer mon attention à cet objet qui quitte sournoisement ma poche comme mû d’une volonté propre, mes doigts s’affairant avec une morne habitude à en parcourir la surface infranchissable mais permettant de parcourir un univers en constante expansion.

« Non. J’ai juste eu le temps de prendre mon train, dit la voix de la femme. Non, je n’ai pas mangé je prendrai quelque chose en arrivant »

Je jette un œil dans mon sac dans lequel se trouvent quelques barres chocolatées et tandis qu’elle est encore en communication, l’occasion pour moi de ne pas parler, je lève la main dans laquelle je m’en suis saisi et les lui tends.

« Non merci. Je n’ai pas le droit. Me dit-elle »

Et moi qui pensais qu’elle ne répondrait pas verbalement !

« Je te rappelle tout à l’heure. »

Je regarde par la fenêtre affectant une posture d’image d’Épinal d’un homme mélancolique qui observe le paysage défiler. Je me plonge dans un mutisme infantile avec délectation.

« Je peux m’installer là ? »

Encore elle ! Ce n’est pas parce que j’ai son chargeur de téléphone que cela lui donne le droit de m’adresser la parole ou pire, de s’installer face à moi ! Quelle outrecuidance !

  • Bien sûr !

La voilà donc, embarrassée par son poids et sa canne qui s’installe sur le siège d’en face. Quelques minutes s’écoulent et j’observe qu’elle sort de son sac un appareil qui ressemble étrangement à un stylo sans pour autant en être un, car lorsqu’elle en retire le bouchon, il laisse entrevoir une aiguille qu’elle se plante sans tressaillir dans le bras.

  • Merci à vous pour votre offre, mais je ne peux pas en manger. Reprend-elle le plus naturellement du monde après s’être infligé une petite torture en public.

Je vois une certaine tristesse teintée d’un peu de malice dans son regard.

  • A cause de votre diabète ?
  • Oui, me dit-elle en souriant.

Se moquerait-elle de moi ?

  • Enfin, vous savez le diabète n’est qu’une des conséquences de ma maladie.

Ah … Il va falloir que je lui pose la question. Elle a visiblement envie d’en parler. L’égocentrisme caractéristique des personnes malades est incroyable !

  • Ah bon ?
  • J’ai la maladie de Verneuil. C’est une maladie orpheline
  • Effectivement, je n’en ai jamais entendu parler.
  • Non y’a peu de chances. En fait c’est un traitement expérimental que j’ai suivi qui a provoqué mon diabète.
  • Il n’a pas marché ?
  • Si, mais le problème c’est que mon foie ne l’a pas bien vécu et après avoir fait la souris de laboratoire un certain temps l’expérimentation s’est arrêtée pour moi. Je n’ai pas mille balles à mettre dans un traitement tous les mois.
  • Comment ça ? Ce n’est pas couvert ?
  • Comme je vous ai dit c’est une maladie orpheline et il manque mille huit cent cas pour qu’un traitement soit rentable pour les compagnies pharmaceutiques et qu’elles acceptent de le produire en plus grande quantité et aussi pour que la sécu le rembourse. Alors moi ça fait u an que j’ai pas bossé donc payer mille euros par mois c’est compliqué.

Son regard se perd dans le paysage derrière moi. Je me suis avancé sur mon siège et j’attends la suite en silence. Curieux et effrayé qu’elle poursuive son histoire.

  • Aujourd’hui j’étais au CHU de P. Parfois je vais à B. ou à N.
  • Au moins vous voyagez, lui dis-je avec un sourire.

 

 

Elle sourit à son tour et regarde de nouveau par la fenêtre. A côté les conversations des adolescentes évoquent des sujets plus légers, plus insouciants et mon cerveau ne semble percevoir qu’un léger gazouillis de fond comme si elles étaient perchées sur des branches au-dessus de nous à chanter le printemps. Nous approchons lentement de la ville de N., sa destination. Je lui rends donc le chargeur qu’elle m’a prêté et je réalise alors que pendant le temps de notre conversation j’ai complètement oublié l’existence de mon téléphone.

Elle referme son sac à gestes lents et se prépare péniblement à se lever pour descendre du train, le pommeau de sa canne dans la main.

  • Et vous faisiez quoi avant ? Avant de ne plus pouvoir travailler ?
  • J’étais aide-soignante. C’est ironique tout de même. Comme quoi les cordonniers sont vraiment les plus mal chaussés.

Elle se lève avec quelques difficultés, me sourit et me souhaite une bonne journée. Je l’observe quitter la rame et marcher lentement sur le quai en quête de quelque chose à manger alors que le train reprend sa course.

Puis elle disparaît de ma vue.

Je garde alors le silence et m’isole des autres voyageurs, désireux cette fois de conserver le souvenir de cette rencontre inattendue.

Alors que j’en écris dans mon carnet le récit, une voix métallique se fait entendre dans le train.

« Mesdames et messieurs, notre train arrive en gare de R. Nous espérons que vous avez passé un agréable voyage. »

  • Étonnamment oui !