C’est quand même très galère tout ça !

Enfin, se dit-elle, c’est pour la bonne cause. Triple cause ! Je vais pouvoir retrouver un boulot, même précaire, ne dit-on pas qu’il vaut mieux être précaire qu’au chômage ? Ça me permettra de sortir de la maison et de voir du monde ailleurs qu’à Pôle-emploi. C’est sûr que là du monde on en voit ! Grises mines, tristes figures. Certains, tout juste arrivés, ont encore la « niaque » comme on dit. Ils sont récemment passés de insiders à outsiders alors ils veulent s’arracher pour vite y retourner !

Moi, j’ai pas vraiment eu le choix, se dit-elle, avec la gamine qui s’est mise en tête de faire des études de sociologie, il faut que je bosse. Et avec le complément qu’on va me verser je vais pouvoir l’aider à payer sa chambre d’étudiante. Heureusement que le système de tirage au sort lui a permis de rester pas trop loin de la maison, au moins je pourrai lui faire des courses et la voir assez souvent. Quelle drôle d’idée tout de même ! Un tirage au sort pour aller à la fac ! Comme si, à pôle-emploi; on m’avait fait tirer dans un chapeau des petits papiers de formations « en tension », comme ils disent, et que j’avais dû prendre celle écrite sur celui que j’aurais tiré !

Absurde, si dit-elle alors qu’elle approchait de son lieu de travail.

Pour bosser, sous contrat précaire, à vingt heures par semaine, elle avait dû déménager. Prendre un appart en ville. Le loyer n’avait pas augmenté mais la surface, elle, grandement diminué. La tête qu’avaient fait ses parents, retraités depuis peu, avec leur pension à neuf cent euros par mois, lorsqu’elle avait débarqué avec un fourgon de meubles pour les entreposer dans la remise au fond du jardin ! Impayable. Cela en aurait été presque comique si la situation n’était pas à ce point dramatique.

Mais enfin, que voulez-vous ? On ne choisi pas toujours son destin. En tout cas pour le coup, le sien elle ne l’avait pas choisi du tout ! Les sacrifices c’est bel et bon surtout pour sa chère fille qui avait la chance d’entrer à la fac. Mais bon ça fait quand même chier. Pardon pour la vulgarité mais je ne vois pas d’autres manières de le dire.

Enfin ! C’est la vie. La dame dont nous discutons a accepté un poste d’AVS. Pour les non-initiés, il faut comprendre auxiliaire de vie scolaire. En gros, son job c’est de s’occuper d’un élève dont l’autonomie dans les apprentissages et dans la vie quotidienne à l’école reposent en partie sur une tierce personne. Dans le cas présent, il s’agit d’une jeune adolescente dont la vue est tellement réduite qu’elle peine à percevoir ce qu’elle écrit et tout ce qui se présente dans son champs visuel anorexique. Pour faire court, le milieu scolaire lui est pour le moins hostile avec toutes ces tables qui traînent, ces adolescents qui courent partout ces obstacles inattendus dans les couloirs. Et possiblement le pire : toutes ces petites choses écrites au tableau ou projetées sur un écran qu’elle ne peut pas lire. Autant dire que sans aide elle ne peut pas suivre une scolarité normale.

Et l’aide la voici justement ! Tirant un sentiment de fierté quelque peu ombragé par la miséreuse paie qu’elle recevra en rétribution de ses services et son statut précaire. CAE. Encore un acronyme. Décidément ! C’est ce petit contrat qui sert à faire accomplir une tâche essentielle à la vie d’une administration ou d’une association, par des petites mains qui craignent pour leur avenir et celui de leur famille. En somme un univers de luxe et de sérénité au service du grand nombre.

Les voilà donc ces mains qui s’avancent pour serrer celles des parents de la jeune Fiona venus accueillir celle qui sera les yeux de leur enfant. Et les voilà encore qui se dirigent vers celles de la jeune presque aveugle. Ces mains qui, au contact de cette peau plus âgée, douce et tiède, cette chaleur dans la voix qui caresse comme un tissu de velours, se rassurent et cessent de trembler. Après plusieurs semaines d’incertitude, nous voilà bien épaulées se disent-elle.

Alors la journée se passe. C’est la rentrée. Les premières heures en compagnie de cette dame si rassurante sont un lac de quiétude après les tourments administratifs de l’été. Quel bonheur de revenir dans ce lieu si tumultueux pour se retrouver amarrée à une nef si solide et sûre. A la fin de la journée, la jeune Fiona se dirige calmement vers la sortie de son collège où ses parents l’attendent. La dame ne l’a pas quittée aujourd’hui. Elle sait qu’elle ne pourra pas être en permanence à ses côtés mais elle a accepté, pour cette journée, de rester et de veiller sur elle. Elle repart, bienheureuse.

La voix si douce, ces mains si sûres sont alors interpellées par la principale du collège.

« Mme Monceau, il faut que je vous vois. Voudriez-vous me suivre dans mon bureau s’il vous plaît ? »

Quelques pas plus tard, les doigts pianotant de stress devant le visage grave de cette cheffe d’établissement, voilà Mme Monceau qui patiente dans un silence de plomb.

« Je ne vois pas comment vous le dire autrement Madame, reprend la directrice assise face à elle, votre contrat a été annulé. »

« Je ne comprends pas. »

« L’organisme qui vous paie, pôle-emploi il me semble, nous a annoncé que le financement avait été supprimé. On ne vous l’avait pas dit? »

Tout s’éteint pour madame Monceau. Le reste, tout le reste. La fin de la conversation, les cris, les pleurs, la plainte d’avoir dû déménager, les regards embrumés qu’elle jette en arrière en quittant l’établissement, tout cela elle ne s’en souvient pas. Seule reste gravée dans sa mémoire cette voix tremblante d’indignation et de compassion.

« On ne vous l’avait pas dit ? »