« Ce n’est pas parce que l’on se crève à la tâche que l’on doit se plaindre. »

Non ce n’est pas une phrase issue des pensées de Pascal, ni même des Caractères de La Bruyère mais bien du fond du crâne de Claudine, ouvrière de son état.

Des années durant, elle avait entendu parler de culture ouvrière, de révoltes ouvrières, de vie ouvrière, de nécessité de perpétuer l’identité de sa classe. Mais elle n’y entendait rien. Qu’est qu’un ouvrier au juste d’abord, c’était-elle dit ? Une de ses collègues mi-agacée mi-condescendante lui avait doctement répondu : « un ouvrier c’est celui qui vie de son oeuvre, de son travail quoi ! »

Absurde ! Fadaises ! Ça voudrait dire qu’un prof est un ouvrier ? Risible ! Un ingénieur est un ouvrier ? Ah ! Vu la somme qu’ils gagnent par mois et les années d’études qu’ils ont fait cela m’étonnerait fort. Elle s’était donc détournée, insatisfaite d’une pareille réponse. Elle, la travailleuse docile qui jamais n’avait élevé la voix, jamais ne s’était plainte, ni même n’avait réclamé la moindre hausse de salaire.

Pendant que ses collègues se mettaient en grève contre les suppressions de postes, elle se disait que l’entreprise se devait d’être compétitive si elle voulait rester ouverte. On lui rétorquait que les actionnaires s’en mettaient plein les poches et que cet argent ne faisait que dormir en masse inerte et inutile sur des comptes en banque dodus mais elle ne savait pas quoi répondre à cela, elle n’y entendait rien. Et puis tous ces gens devaient forcément savoir ce qu’ils faisaient, ils n’auraient jamais jeté à la rue des gens sans bonne raison. C’est évident !

Lorsqu’ils avaient installé des machines pour effectuer le travail plus rapidement et avec plus d’efficacité elle s’était dit que le rendement était une chose importante et que les importantes personnes qui dirigeaient l’entreprise avaient de bonnes raisons d’agir ainsi. Elle entendait dire que des entreprises chinoises produisaient les mêmes produits plus vite et pour des tarifs plus bas. Elle voulait bien croire que cela soit vrai, elle avait vu les bons de commandes passées par certains anciens client de son entreprise et elle avait vu que c’était moins cher.

La même collègue qui lui avait expliqué ce qu’est un ouvrier lui avait alors démontré avec un raisonnement alambiqué que le gouvernement plutôt que de favoriser les délocalisation et le chômage de masse pourrait simplement appliquer des taxes sur les achats des produits venant des pays ne respectant pas les droits de l’Homme mais elle n’avait pas réussi à suivre le fil de sa pensée et était retournée au travail.

Alors oui le travail était dur, la paye s’amincissait, mais elle était heureuse de pouvoir conserver son travail contrairement à beaucoup d’autres malheureux qui se retrouvaient à la porte parfois parce qu’ils avaient trop gueulé. Ces gens étaient comme des preuves de la solidité de son bon sens. Alors elle retournait à son credo :  « Ce n’est pas parce que l’on se crève à la tâche que l’on doit se plaindre. »

C’est ainsi qu’elle menait sa vie. Évidente maxime qui avait dirigé avec une limpide simplicité toute son existence. Ce n’est pas parce que l’on se crève à faire de la manutention pour une poignée d’euros par mois, à user son dos, ses épaules, ses hanches ses genoux, enfin la totalité de son squelette que l’on doit crânement lancer des récriminations vindicatives pour réclamer plus.

Son médecin lui avait dit qu’elle souffrait de polyarthrite et que ses os subissaient une calcification trop importante, déformant ses articulations et l’empêchant plus en plus de bouger. Il faut dire qu’à cinquante ans elle n’avait pas la santé insouciante de ses vingt ans. Quoi de plus normal après tout ? Certains gâtés par la nature parvenaient à un age avancé, la fleur au fusil et étaient encore capable de faire des kilomètres de course à pied avec une simplicité enfantine qu’il lui arrivait de leur envier.

Voilà ce qu’elle regrettait le plus : sa santé. En dehors de cela elle ne voulait rien réclamer. Mais qui aurait pu lui donner une bonne santé ? Personne n’était fautif après tout.

Et puis qu’aurait-elle pu réclamer au fond ? De l’argent ? Elle en avait assez, enfin juste assez pour payer ses factures et faire ses courses. Avec le temps on apprend à vivre simplement de toute façon. Une vie simple, sans faste inutile, sans superflu. Voilà une autre maxime autour de laquelle évoluait le tronc chenu de son existence.

Elle se trouvait maintenant une feuille de papier à la main composée de trois volets détachables les uns des autres. Son médecin lui avait proposer cet arrêt de travail. Elle n’avait d’abord pas voulu l’accepter. Dans sa famille personne ne devait être oisif, jamais ses parents n’aurait accepter cela. Son père avait travaillé aux champs toute sa vie sans jamais s’arrêter, il aurait rougi de honte s’il avait pu voir aujourd’hui sa fille avec ce papier de fainéant à la main. Mais au gré de la conversation, son jeune médecin le regard empli de fougue lui avait parlé de tribunaux des prud’hommes, de conditions indignes de travail. Il l’avait houspillé pour qu’elle porte plainte et ne se laisse pas faire. Tous ces mots étaient restés lettre morte, néanmoins il avait su toucher chez elle la corde sensible de sa santé et lui avait dit que d’ici quelques années elle allait souffrir de douleurs plus fortes encore dans ses membres et que passé un certain âge il lui faudrait une infirmière pour veiller sur elle.

De peur, elle avait donc accepté cet arrêt de travail le temps de se rendre chez divers spécialistes et un kiné, qui à sa grande honte seraient entièrement remboursés par une sécurité sociale déficitaire.  Dans sa famille on avait le sens du sacrifice et surtout des responsabilités, on ne vit pas comme des assistés.

Sa collègue, toujours aussi véhémente et qui avait l’air perpétuellement en colère, arborant son badge de syndicat lui avait dit, elle aussi, qu’il fallait qu’elle attaque le patron aux prud’hommes, qu’elle n’était pas la seule dans ce cas mais une des plus anciennes et qu’avec ce certificat médical et quelques contre-visites elle serait sûre de gagner et de montrer l’exemple parmi les ouvriers de l’usine.

Le patron l’avait reçu avec le même sourire qu’il avait toujours arboré lors de leur rencontre. Rassurée par ce spectacle, elle l’avait informé de la raison de sa venue. Sans disparaître de son visage, le sourire du patron se crispa et son regard s’étrécit quelque peu mais elle n’eut pas le temps de s’en apercevoir. Il se tourna vers la secrétaire dont le bureau se trouvait à deux pas seulement et lui tendit le papier pour qu’elle puisse le traiter.

« Et quand pensez-vous pouvoir revenir ? »

 » Je ne sais pas Monsieur Perrin, mon médecin me dit que cet arrêt devra peut-être être prolongé le temps que je me soigne. Il m’a dit que je souffre de polyarthrite et que je risque de devoir faire une demande de temps partiel. »

Une nouvelle ombre passa dans le regard calculateur du supérieur hiérarchique.

« Je vois, dans ce cas peut-être devrions-nous envisager effectivement de réduire ce temps. Depuis combien de temps travaillez-vous chez nous déjà Madame Mougin ? »

« Vingt-cinq ans, je l’ai vu grandir et changer cette entreprise ! »

« Ah très bien ! Venez avec mois dans mon bureau, nous serons plus à l’aise pour discuter. »

Les deux s’installèrent de part et d’autre d’un superbe bureau de bois brun clair finement ouvragé. Elle ne pu s’empêcher de passer ses doigts calleux sur les nœuds de ce qui avait dû autrefois être un arbre majestueux. Avec un soupir d’admiration pour ce superbe ouvrage ouvrage, elle releva la tête, osant à peine regarder son patron dans les yeux.

 » Vous savez madame Mougin cela fait plusieurs mois que nous proposons des départs anticipés à certains de nos employés. Le mois dernier c’est un de vos collègues de l’atelier qui est parti. »

« Gérard oui. On m’a dit qu’il était volontaire. Mais je n’ai pas très bien suivi. »

« Oui c’est cela. Nous avons fait à Monsieur Combey la même proposition que je souhaite vous faire aujourd’hui. Nous voudrions vous proposer un départ volontaire. »

« Je ne comprends pas bien ce que ça veut dire.

« C’est assez simple en réalité, nous vous proposons de mettre fin au contrat qui nous lie, ce qui ferait de vous une ancienne employée de notre entreprise. En échange de quoi nous vous assurerions une prime de départ à hauteur de dix-huit fois votre salaire mensuel, selon la norme en vigueur dans les tribunaux des prud’hommes. Bien entendu, si vous vous montrez coopérative nous serons prêt à monter cette somme à vingt fois votre salaire mensuel. Ce qui reviendrait à vingt-huit mille euros. Un joli pot de départ. »

« Mais alors, je ne viendrais plus travailler ici ? »

« Non en effet. »

« Mais je suis heureuse ici avec mes amis. J’ai passé toute ma vie ici. Ça fait vingt-cinq ans que je travaille pour l’entreprise. Je ne peut pas partir, comme ça, du jour au lendemain. Qu’est-ce que je vais faire moi ? Je veux continuer à travailler moi ! » répondit-elle, les larmes aux yeux.

« Je vais vous laisser quelques jours pour y réfléchir mais il me faudra rapidement votre réponse. Pensez-y, une telle somme d’argent ça ne se refuse pas. Et puis ça sera l’occasion pour vous d’avoir un autre emploi, moins éreintant, où vous pourrez préserver votre santé. pensez-y et revenez me voir dans quelques jours d’accord? »

Il se leva et lui serra la main la reconduisant de son autre main vers la porte.

En se dirigeant vers la sortie Claudine croisa sa collègue qui portait encore son badge de syndicat et hésita une seconde à lui parler de tout ça. Peut-être aurait-elle une solution à son problème. Peut-être pourrait-elle l’aider. Mais voyant ce visage rougeot abîmé et usé elle se dit que finalement elle ne pourrait s’en sortir que par elle-même. Dans sa famille on s’en sortait toujours tout seul, les autres ne sont que des problèmes supplémentaires. Alors d’un revers de main elle essuya ses larmes et se dirigea résolument vers la grille d’entrée et pour elle de sortie.

Finalement elle tout ce qu’elle voulait c’était travailler, il devait forcément y avoir une solution.