Perdu au milieu d’une foule immense, entouré de quelques amis et par le reste du public, nous sommes venues assister au concert, et je tends l’oreille.

Un silence expectatif s’en installé, une attente électrisée par la fin de la chanson précédente palpite et vibre dans l’air. Que vont-ils nous jouer ? Le chanteur s’installe derrière un piano. Je parviens à le voir lentement s’asseoir sur l’écran géant.

Les premières notes sonnent et instantanément quarante-cinq mille personnes reconnaissent l’air et entonnent les paroles de cette fabuleuse chanson. Feeling good.

Oui c’est vrai à l’heure actuelle à cet instant précis on peut dire que c’est le cas. L’espace d’un instant qui durera trois minutes trente je vais pouvoir oublier tous ces tracas du quotidien, la bourse qui est en retard, la nécessité de trouver un job pour payer le loyer et acheter de quoi manger, le sentiment de privilège humiliant de s’être payé une bière à un prix exorbitant en rentrant dans le stade où je me trouve. Bière que je savoure, contrairement à mon habitude, à petite gorgée comme s’il s’agissait d’un grand vin que seul le palais patient et expert pourrait apprécier.

Conséquence, elle se réchauffe dans ma main depuis une bonne demie-heure et est donc déjà tiède. Mais qu’importe, je suis là avec mes amis, au milieu d’une foule qui chante à l’unisson un chant à la gloire d’un bonheur épicurien. Alors autant se mettre dans l’ambiance.

Sur scène déambule une comédienne à l’air affairé et vêtue d’un costume d’homme, ou plutôt de femme, d’affaire. Je n’avais pas encore levé les yeux vers la scène occupé que j’étais à contempler les gens autour de moi. Alors, ce spectacle d’une femme marchant vers une pompe à essence aux chiffres défilant à une vitesse affolante me ramène brutalement à la réalité.

Quelque part dans cette foule compacte et enfiévrée peut-être y a-t-il un individu que je considère comme un bourgeois. Vous savez ceux que l’on nomme ainsi parce qu’il n’ont pas de problèmes d’argent et que tout leur semble facile, en tout cas vu de l’extérieur, ceux qui n’ont aucun mal dans une ville où les prix sont élevés à se payer une belle maison avec piscine et grand jardin.

Longtemps je me suis demandé ce que ces personnes avaient de plus que nous, les pauvres. Sont-ils plus intelligents, plus doués, plus talentueux, plus chanceux ? Je n’ai jamais trouvé la réponse, et maintenant j’ai arrêté de chercher une réponse à cette énigme car cela n’a, à vrai dire, aucune importance. Ils sont ce qu’ils sont. Le « hasard » les a fait riches et nous pauvres. Soit. Mais peut-être dans cette foule compacte et animée il y a-t-il une personne qui correspond  cette description. Alors peut-être en cet instant sommes-nous réellement égaux. Nous écoutons et admirons le même groupe, nous chantons la même chanson et dansons sur la même musique. Nos corps sont constitués d’un même nombre de membres et si par le plus grand des malheurs il arrivait un incident, là, en plein concert, nous serions sur un pied d’égalité devant la panique, la peur et le danger.

Alors je retourne à ce moment de bonheur en me disant que le monde est effectivement injuste et que, peut-être, un jour, avec de bonnes volontés pour le changer, il le sera moins.