Les trois huit J. connaît ça bien. De l’usine au domicile, du domicile au sommeil de plomb, lorsque cela est possible, de ces réveils au petit matin puis de retour au travail. J.  au cours des vingt dernières années avait bien connu ça.

 

Son travail abrutissant l’amenait à trier les vis mal façonnés par des machines au vacarme retentissant. Sur le bord de son tapis roulant sept heures par jour, J. devait de sa vue perçante, par ses gestes précis et rapides savait se saisir des rejetons mal formés de la mécanisation pour les mettre au rebut dans un seau de peinture usagé qui avait vu passé des milliers de progénitures avortées.

 

J. devait obéir à des logiques de rendement et de productivité harassantes que la rationalisation avait importée dans son secteur d’activité. Elle avait vu, lentement mais avec une sûreté effrayante, les machines envahir des pans entier de l’entreprise. Des hommes et des femmes qu’elle côtoyait depuis plus d’une dizaine d’année écartés d’un geste de bras mécanique. Des corps qui s’étaient usés au nom de l’entreprise avaient été rejeté par l’océan de la mécanisation comme les débris d’un navire fatigué après un typhon.

 

J. à la prou de son frêle esquif avait essuyé tempêtes après tempêtes, elle avait tenu bon, faisant face aux rafales et autres ouragans mais n’avait jamais chaviré, jamais n’avait heurté de récif ni ne s’était échoué sur les hauts fonds. D’une main de maître elle avait su naviguer dans les flots impétueux de la mécanisation et n’avait pas été submergé par les vagues gargantuesques de cet océan tumultueux.

 

J. avait cinquante-cinq ans, son employeur l’avait maintenu à son poste. J. n’avait presque jamais été à l’école. Elle savait lire, écrire et compter. Elle était une experte en calcul mental lorsqu’il s’agissait dans les magasins de rentabiliser le peu d’argent que la vie lui laissait en fin de mois pour manger à sa faim.

 

J. n’était qu’à quelques années de rentrer au port. Elle pourrait bientôt mettre son navire en cale sèche et faire colmater les brèches que la vie avait infligées à son embarcation. Elle pourrait bientôt laisser la mer à de plus jeunes navigateurs. Elle retenait de plus en plus souvent son souffle, priant les dieux de toutes ses forces que son bateau puisse faire face aux dernières épreuves que Neptune lui enverrait.

 

J. au morne fil de sa longue et pénible existence avait cultivé un imaginaire infini. Elle s’imaginait sur les bords de son tapis roulant voir défiler les paillettes d’or à la recherche de la pépite rare qui lui permettrait de s’échapper de son quotidien éreintant. Elle avait tandis qu’elle marchait le long de ces murs de métal incolores et fades, imaginait être l’héroïne de quelques aventures fantastiques, chevauchant un dragon dans la chaleur des forges de l’industrie combattant le terrible démon mécanique qui ronge le cœur des hommes. Son combat au fil de son imagination tranchante était sans fin croisant inlassablement le fer avec les esprits maléfiques qui faisait disparaître les fantassins de l’industrie l’un après l’autre.

 

Il lui arrivait dans ses rêves de voir ce tapis, immense étendue sans fin sur laquelle elle devait voguer contre vents et marées. Assise dans sa coque de noix elle devait éviter toutes ces mains qui tentaient de se saisir de son frêle esquif et coûte que coûte, elle y parvenait jusqu’à ce qu’une, trop rapide et puissance pour elle, s’empare de sa barque qu’elle cassait en ses doigts pour en extraire le fruit, elle, qu’elle portait à un œil géant la tournant et la retournant pour finir par la jeter dans un puits sans fond noir et obscur dans lequel elle s’enfonçait sans fin. Alors elle se réveillait de son cauchemar, suante et sanglotante, priant pour que le jour se lève au plus vite.

 

Le matin la trouvait alors assise à sa table une petite lampe allumée devant elle pour ne pas réveiller la maison. Une cigarette fumant entre le majeur et l’index de sa main droite et une tasse de café dégageant une vapeur faussement revigorante près de sa main gauche. D’un soupir alors elle regardait le soleil se lever paresseusement, lui jetant des regards d’incompréhension devant tant de tortures que l’on s’inflige à soi-même. Et J. dans une indifférence princière lui rendait son regard n’échangeant pour seul argument qu’un hautain mépris pour les fainéants.

 

Ses compagnons d’arme dans leur bravoure avait combattu et étaient tombés et chaque jour à l’heure du déjeuner elle entonnait une prière à leur mémoire, observant le réfectoire de plus en plus désert et triste que le temps avait fini par laisser usé et décrépi comme les murs des bâtiments dans lesquels elles usait son corps.

 

Années après années, l’usine s’était vidée de ses ressources humaines pour faire place à des ressources mécaniques. Il y avait encore à l’heure actuelle quelques petites mains pas trop exigeantes en termes de salaire et de conditions de travail. Du moins, elle ne rechignait pas à aller au travail pour payer leurs crédits immobiliers et nourrir leurs familles. Quant à leurs conditions, ces petites mains les détestaient mais détestaient plus encore l’idée de se voir spolier de leurs maisons par des banques avides de capital foncier à revendre pour couvrir les créances accumulées et tardant à être payées.

 

J., une de ces petites mains avait donc fièrement arboré les blessures accumulées par les travaux à la chaîne. Elle n’avait qu’une conscience limitée de ce que ces blessures avaient provoqué comme dégâts qui n’étaient pas apparentes et bien visibles aux yeux de tous. Son corps anguleux et déformé par des postures peu confortables étaient effectivement spectaculaire mais agissaient essentiellement comme un repoussoir social auprès de ces belles personnes qu’elle avait dû rencontrer dans ses pérégrinations administratives. Une face émergée en somme.

 

Le pendant cachée de cette usure, outre les cauchemars, étaient une forte atteinte de sa capacité à rester concentrée sur ses lectures et à soutenir une conversion qui exigeât un effort cognitif intense. Depuis lors J., avait appris à faire confiance à ces gens que l’on nomme des intellectuels pour décider et penser à sa place. Tous les jours, à la télévision on lui expliquait quelle était la place que les petites mains devaient occuper dans la société et combien les employeurs de ces petites mains étaient généreux d’accepter de continuer à leur offrir une place au sein de leur établis et entreprises alors même qu’ils auraient pu aller en chercher ailleurs.

 

J., alors, jour après jour, ne pouvait que maudire sa condition tout en bénissant la main qui avait brièvement serrait la sienne le jour de la signature de son contrat. Oui elle acceptait ce sacrifice Ô combien important et disait en son for intérieur que rien ne comptait plus que de maintenir ces mains douces et lisses dans un pays qui en a tant besoin.

 

Qu’importe pour elle que ces dernières soient du même âge et pourtant en bien meilleur état. Qu’importe également qu’elles n’aient jamais eu à souffrir les milles tourments des douleurs qui réveillent en pleine nuit, pris de hoquet de souffrance et de crispation après les huit heures de travail quotidiennes. Car après tout, malgré la douleur, malgré les cauchemars, malgré l’injustice que l’aveuglement ne parvenait pas à chasser, ce qui comptait avant tout était de continuer à travailler et payer le crédit de la maison, payer la nourriture qu’elle parvenait tant bien que mal à mettre sur la table pour ses enfants, payer aussi les sommes pour leur éducation. Pour qu’un jour eux aussi puissent accéder à la condition des mains douces et s’élever dans le monde, en abandonnant derrière eux, sans remords et sans crainte, les mains osseuses et déformées de leur mère.

 

Il arriva ce matin-là que J. fut prise de vertige dans les vestiaires  alors qu’elle revêtait son bleu de travail. Son armure de chevalière comme il lui plaisait à le dire. Son regard se brouilla et ses jambes se firent molles et cotonneuse. La chance voulu qu’un banc se trouve à sa disposition pour réceptionner son postérieur dans un son mat et étouffé. Ses deux mains anguleuses s’agrippèrent avec la dernière des énergies au bord de ce morceau de bois poli et y restèrent figées un instant. Elle ferma ses yeux et laissa passer cette nouvelle tempête inattendue. Un… Deux …. Trois… Souffle, respire. Voilà elle peut les rouvrir. Ce moment de trouble est passé. Tout va pour le mieux.

 

De retour parmi les actifs, J. finit de s’habiller. Voyant qu’elle a quelques minutes elle en profite pour se prendre un autre café à la machine. Cinquante cents plus tard la voilà qui marche avec ce breuvage amer vers son poste de travail. En chemin elle croise le contremaître qui la salue en lui faisant remarquer qu’un bain de soleil au bord de la mer lui ferait le plus grand bien. Que ce matin elle a l’air pâle. Elle n’a pas le temps de lui répliquer que ce genre de luxe est réservé aux gens qui en ont les moyens. Non, elle se contente d’un sourire timide que l’on réserve généralement aux personnes qui sont détentrices d’un savoir et d’une stature supérieure à la vôtre, et continue sa route vers son tapis roulant. Eclat argenté après éclat argenté la voilà qui poursuit son travail, triant le bon grain de l’ivraie. Jamais personne n’a excellé dans ce domaine autant qu’elle. Elle est capable en un coup d’œil de repérer l’aiguille dans une botte de foin. Chose qui lui avait valu de ne pas être remplacé par un rouage plus jeune dans cette grande machinerie.

 

Mais voilà que les vertiges la reprennent, agacée elle secoue la tête et regarde la pendule. Encore quarante minutes avant la pause et elle pourrait alors profiter de ce temps pour s’allonger un peu.

J. ne remarque pas que sa posture se fait de plus en plus affaissée, de plus en plus bancale et instable.

J.Ne remarque pas certains éclats d’acier ternis qu’habituellement elle n’aurait pas manqué.

 

Mais J. n’est pas en état de s’en rendre compte.

J. s’effondre à son poste de travail.

J. ne se réveillera pas.

 

On déclarera un accident du travail et on la remplacera.