Dorures, espaces et luxe. Calme et volupté comme le dirait le poète. Je découvre un monde duquel je suis étranger, en tentant, vainement, de me fondre dans le décor. La sensation de ne pas appartenir à ce cadre luxueux m’habite mais je fais bonne figure.

L’imposante façade de cet hôtel de luxe s’impose à moi. L’esplanade verte sur laquelle s’étale une pelouse soigneusement entretenue m’oblige à cheminer lentement pour atteindre le portique resplendissant.

En marchant j’ai le temps d’admirer la maîtrise de l’espace et la puissance symbolique bien qu’élégante qui s’impose à la vue. L’hôtel est entouré de maisons à l’architecture ancienne mais méticuleusement entretenue. Tout en ce lieu exprime le pouvoir conscient de sa propre importance mais qui pourtant s’impose sobrement, sans excès. Il n’est nul besoin de faire démonstration de sa capacité de domination dès lors que la maestria architecturale et topographique permet d’en apporter la preuve, sans effort.

Cette foule d’émotions et de sentiments s’impose au visiteur n’appartenant pas à ce monde. Le petit groupe que nous sommes est parcouru de rire nerveux, de réajustement de la posture. L’affolement se lit dans les regards et le sentiment de partage momentané d’un privilège unique inonde les cœurs.

Nous sommes admis exceptionnellement en ce lieu hors du monde et qui pourtant est fermement implanté au vu et au su de tous.

De l’autre côté de cette bâtisse qui a connu plusieurs existences depuis la fin du XIXème siècle se trouve l’océan Atlantique. Le badaud dont le regard est subjugué par la splendeur et les dimensions de cette demeure de cinq étages ne peut l’apercevoir. Ses autres sens l’informe de la proximité de l’étendue salée, sa bouche goûte les embruns, son nez est saturé de parfums salins, l’œil et l’oreille voient et entendent les cris de mouettes et leur vol gracieux. Le murmure de la grève et ses mouvements indolents restent néanmoins inaccessibles, protégés par ce gardien de pierre aux dimensions gargantuesques.

Le chemin parcouru semble interminable à l’ombre du regard de ce géant. On parvient néanmoins à atteindre l’entrée de ce monument et après un instant d’hésitation face à la porte qu’il faut pousser pour la faire tourner sur son axe, on débouche alors dans un hall haut de plafond auquel sont suspendus d’imposants chandeliers où guirlandent de nombreux appendices chatoyants et lustrés. La hauteur de plafond laisse pantois et c’est en visiteurs ébahis, oublieux des conventions, du savoir-être, de l’apparence et du paraître que nous entrons en ce lieu majestueux, amoindris par les dimensions de ce palais qui a pris possession de l’espace et le manipule avec désinvolture.

La pensée étrangère à cet habitus de classe s’égare à considérer la difficulté pour maintenir ces lieux à température supportable, l’esprit s’étonne encore de la patience et du savoir-faire qu’il faut déployer pour assurer de la propreté et du brillant de ces lustres. Plafonds murs et mobiliers nous saluent avec distinction et invitent à goûter au confort insolent qu’ils offrent.

Tout y est richement décoré, tout y exprime un goût impeccable et exigent où propreté pointilleuse ne rime pas avec compulsion mais avec simplicité du quotidien.

Le personnel aimable et souriant nous accueille sans la moindre pointe d’ironie ou de malveillance, nous guidant plutôt avec le soucis qu’un parent adopte face à des enfants malhabiles et ignorants des us de la société. Ces petites mains discrètes et efficaces nous encouragent, nous aiguillent et finalement nous offrent notre autonomie.

Il n’est pas possible par les mots de retranscrire la vérité confuse des émotions qui nous parcourent néanmoins la sobriété, la distinction et la simplicité luxueuse affichées place le visiteur dans un sentiment de confort mêlé d’inquiétude et d’envie. Ascenseurs, couloirs et décorations sont des invites à savourer l’instant de calme et d’ordre qui se dégage des lieux. L’hôtel intègre et accueille en son sein effaçant derrière les visiteurs les marques visibles de leur pas. Il est immuable et serein, patient et habile à faire oublier le bruit et la fureur du monde d’où provient l’hôte.

L’entrée dans la chambre est une expérience en soit. La carte magnétique donne accès dans un silence discret où seul le bruit d’un verrou se fait entendre. Feutrée et simple la porte coulisse sur ses gonds et le visiteur entre dans un couloir où le parquet élégamment usé fait échos aux textures et couleurs sombres des murs et des portes. Le style du début de XXème laisse l’hôte dans un sentiment confus de privilège et d’indécision, les pièces semblent adaptées pour une reconstitution historique ou un lieu de tournage de cinéma, en aucun cas pour le séjour de personnes n’appartenant pas à ce monde.

Une autre porte au bout de ce premier couloir donne accès à une chambre simple, « en mémoire de Marcel Proust » mais raffinée dans laquelle les dimensions permettent la présence d’une armoire imposante où l’occupant trouvera, s’il a le temps de les parcourir, la collection complète de la pléiade et des œuvres de l’auteur au nom duquel la chambre a été dédiée.

Le modeste, habitué aux dimensions restreintes n’a d’autre réflexe que de visiter les lieux et apprécier leur volume. De la baignoire suffisant à accueillir deux personnes occupant l’angle d’une pièce vaste et chaleureuse dans laquelle se nichent de nombreux placards aux deux lavabos miroitants et riches.  Par la pensée on mesure l’espace offert par le luxe de la pièce et l’on spécule sur la capacité de la salle de bain à accueillir en son sein le salon de son appartement deux pièces.

Le reste de la chambre est du même ordre. En plus d’une armoire imposante d’un parquet simple et vénérable, d’un lit de métal scintillant et au matelas épais, c’est la vue qu’offre la fenêtre qui ébahit. L’océan nous fait face et nous regarde. Nous ne pouvons que le contempler et timidement lever les yeux vers lui tandis qu’un couple de cavalier à attelage passe sur la grève dégagée par la marée.

Alors, on ne peut qu’être d’accord avec le poète. Là, tout n’est qu’ordre et beauté. Luxe calme et volupté.

Mais l’on se souvient de paroles de poètes modernes, plus contemporains, parce que l’on en a conscience, tout ce luxe n’est pas nôtre, cette opulence nous est étrangère et alors on se souvient qu’effectivement on est pas nés sous la même étoile.