Une main posée sur mon épaule, une pression ferme mais non brutale, je tente de me retourner mais elle se fait plus forte. Une voix grave, douce et quelque peu lasse me dit ces mots à l’oreille:

  • Ne bouge pas, fais ce que je te dis et tout se passera bien.

Un parc, à trois heure du matin, je savais que ce n’était pas une bonne idée… Et voilà que je me fais menacer par un quidam. Une vulgaire victime, voilà ce que je suis devenu en l’espace de quelques secondes, passer de l’état de promeneur nocturne à celui-ci me fait un premier choc.

Une pression dans le bas du dos s’ajoute à celle présente sur mon épaule. Deuxième choc. Un torrent glacé dévala mon échine. Je tremble.

Je tremble comme une frêle feuille sous une brise d’automne. Ma bouche se dessèche, j’en oublie jusqu’à mon nom, la raison de ma présence dans ce parc, la réalité m’échappe peu à peu. Je vacille, la lune et les étoiles me lancent des clins d’œil aguicheurs. Brusquement, mes jambes semblent ne plus pouvoir supporter le poids de mon corps. Je flagelle, comme en proie à une grippe violente.

C’est mon agresseur lui-même qui me permet de reprendre mon empire sur moi-même d’une secousse vive, dénuée cependant de toute violence.

  • Allez ! On se réveille ! Fais ce que je te dis et il ne t’arrivera rien mon gars.

Un pas après l’autre, nous nous remettons en route, nous suivons le sentier éclairé par la lune qui serpente sous le couvert des saules, une vraie promenade en amoureux, sa main sur mon épaule, l’arme pressée au creux de mes reins. L’irréalité de la situation mêlée à l’ivresse qui m’habite encore fait s’écouler le temps comme dans un songe.

Rien autour de moi ne me semble réel, je redécouvre à chaque inspiration, chaque bouffée d’air, le corps que j’habite. Peu à peu, l’adrénaline aidant, ma vue se fait plus acérée, mon ouïe plus fine, je sens chaque frémissement dans l’air provoqué par la brise nocturne, chaque son m’apparait avec une clarté jusqu’alors inconnue.

Un fourmillement parcourt alors mes membres inférieurs, comme en en proie à un besoin irrépressible de se mettre en mouvement, une impatience grandissante, comme des chevaux s’apprêtant à s’élancer au galop, il me suffirait de dépasser le kiosque et d’atteindre les arbres. Je suis un coureur expérimenté, peut-être pourrais-je, en y mettant assez d’énergie, parvenir à lui échapper avant qu’il ne puisse m’atteindre avec son arme et me glisser entre les arbres qui la bordent.

Mes jambes me démangent follement, ma tête me tourne de tout cet afflux d’adrénaline et la panique fait place peu à peu à un besoin irrépressible de fuir. Là encore, comme lisant dans mes pensées les deux mains fermes et robustes se font plus pressantes encore. Leur présence s’intensifie et s’incruste si vivement dans mes sensations corporelles qu’elles semblent en faire partie intégrante et par un phénomène étrange, mon système nerveux central semble avoir été directement transféré dans les mains de ce marionnettiste.

« Je te conseille de ne pas tenter de t’enfuir, on va tranquillement se diriger vers un distributeur, tu retireras de l’argent et ensuite tu seras libre de t’en aller. »

L’injonction est suffisamment puissante pour annihiler tout velléité de révolte, mon corps fait place nette à la domination d’un objet extérieur. Plus rien ne s’interpose entre ses décisions et le rythme de mes pas. Ma volonté est court-circuitée.

Nous pressons l’allure, la sensation de gêne dans le bas du dos se fait plus forte, comme pour ponctuer les propos de mon agresseur. Nous arrivons à l’orée du parc sur un trottoir bordant une route déserte à une heure aussi tardive. Les quelques cinq cents mètres qui nous séparent du plus proche distributeur consistent en un bas-côté morne de béton gris flanqué de murs de briques rouges. Tandis que nous cheminons sur ce trottoir, je vois d’un œil nouveau l’héritage dantesque de l’ère industrielle.

Bâtisses sales et grotesques, abandonnées au fil du temps puis finalement tombées en décrépitudes, livrées aux caprices du temps. L’image même d’une ville étouffant sous les nuages de poussière et de pollution. Rien n’y survit, rien n’y pousse. Un paysage stérile, désolé, que la modernité nous a laissé en cadeau.

  • Vous n’êtes pas obligé de faire ça.
  • Et qu’est-ce que t’en sais dis-moi ? T’as quoi, vingt-deux ans ? Tu sais quoi toi de la vie et des galères ? T’étais où ce soir ? Chez des amis à faire la fête ? Toi t’as pas de soucis à te faire. Pendant ce temps, moi ce soir je me trouvais ici, dans ce foutu parc, le ventre vide ! Qu’est-ce que tu connais du monde réel ? Vu ton manteau chic, ton écharpe en soie, le parfum que tu portes, la propreté de tes chaussures et l’odeur de ce que tu as bu, je ne pense pas que l’argent et l’endettement soient des problèmes qui te réveillent la nuit.

Au fil de sa diatribe sa main s’était sensiblement resserrée sur mon épaule. Une main calleuse, qui renfermait une grande force. La main d’un homme qui avait eu à s’en servir pour se nourrir. Tandis que nous continuons à marcher le long de cette rue mal éclairée, nous passons prêt d’une vitrine crasseuse d’un commerce depuis longtemps fermé.

  • J’ai grandi ici tu sais, dans ce quartier je veux dire. Avant y’avait plus de vie, le travail ne manquait pas. Je bosse dans le bâtiment, enfin je bossais jusqu’à ce que les entreprises ne décident de licencier des ouvriers par centaines. Certains de mes amis ont pu retrouver un job sous payé de temps à autre comme moi, mais même ceux-là on en trouve plus. Et puis y’en a d’autres qui ont sombré dans l’alcool, la violence. Et même certains qui n’avaient plus la force de vivre…
  • Et vous, vous faites partie de quelle catégorie ?
  • De la catégorie de ceux qui survivent comme ils peuvent ! Moi j’ai trimé des années sur des chantiers, j’ai fait tout un tas de jobs dont personne ne voulait pour nourrir ma famille. J’ai réussi à envoyer deux de mes gosses dans de bonnes écoles pour qu’ils puissent un jour manger et vivre, pas survivre comme moi pour finalement être écrasés comme des cafards !

Alors que nous approchons de notre destination, j’ai le temps d’apercevoir le visage de mon interlocuteur dans le reflet d’une vitre. La cinquantaine, son visage buriné semble exprimer une profonde amertume et une infinie lassitude. Un homme lui-même l’otage d’une société avilissante, de circonstances et d’un destin tyrannique qui l’ont conduit à de telles extrémités. Toujours sous sa direction nous arrivons devant le distributeur auquel il me fait retirer deux cent euros, ce qui à ma grande honte ne représente pas une somme démesurée pour moi.

Je sens une nouvelle fois la pression de son arme dans mon dos :

  • Ne te retourne pas, attends cinq minutes et va-t’en !

Ce que je fis. Je ne saurais dire pour quelle raison je n’appelai pas la police à l’instant, mais j’attendis donc.

Cinq minutes plus tard, je reprenais mon chemin. Je marchais lentement, laissant la tension et les tremblements se calmer lorsque mon regard fut attiré par une lumière bleue et des bruits de moteurs. Un homme, entouré par une équipe de secours, était allongé sur le sol.

Je regardais tout ce monde s’agiter. Les médecins tentaient vainement de redonner vie à ce corps distordu. Aux fenêtres qui surplombaient la place quelques badauds, attirés par le vacarme et la commotion, laissaient apparaître leurs visages encore ensommeillés. Chacun paraissaient y aller de son commentaire et de son regard choqué. Certains montraient du doigt le véhicule encore encastré dans un mur qui avait provoqué ce funeste accident. En suivant leurs regards, je vis le chauffeur adossé à un véhicule de secours, la tête entre ses genoux, secoué de sanglots et qu’un pompier tentait inutilement de calmer.

La bataille semblait perdue pour la victime. Je vis un des secouristes donner un coup de pied de dépit à la roue de son véhicule. Je m’approchais alors que l’on recouvrait lentement le corps de la victime, et j’entr’aperçu le visage buriné d’un homme d’une cinquantaine d’année serrant encore dans sa main quelques billets. Pour lui le calvaire semblait être arrivé à son terme.

On mit encore plusieurs dizaine de minute à nettoyer la scène. On plaça d’abord le corps de mon agresseur dans un sac noir que l’on installa sur un brancard et qui fut chargé dans une ambulance. Direction la morgue. L’homme avait dû attendre sa mort pour finalement avoir droit à un peu de confort. Le responsable de l’accident fut évacué à son tour par les pompiers avec l’aide de quelques agents de la maréchaussée. Il semblait indemne. Une dépanneuse vint ensuite enlever le véhicule responsable de la collision.

Les badauds se détournèrent finalement de la scène. Quelques ampoules scintillaient encore aux fenêtres mais s’éteignirent une à une, laissant les lampadaires comme seule source de luminosité.

La place était déserte maintenant. Chacun, ou presque, pouvait retourner à son existence.