Sa cible respire fort. Ses pas ont accéléré.

Il a l’impression d’entendre son cœur battre la chamade.

Elle se sent suivie. Elle jette des coups d’œil réguliers en arrière. Il prend le temps de  l’observer. Elle porte un sac à dos noir, les sangles serrées contre son dos comme par peur de le voir s’envoler, et dont la marque se perd dans les ombres jetées par sa chevelure.
Il voit l’arrête de son nez éclairée par la lumière blanche du soleil printanier. Son cou est comme pris d’une tension instinctive. Lorsqu’elle tourne la tête sur la gauche ses muscles mastoïdiens se contractent. Il lui semble percevoir de sa cachette l’afflux d’adrénaline dans ses veines, dans ses mouvements secs et puissants. Chaque pulsion du myocarde amène un peu plus de cette substance dans chacun de ses muscles et réveille en eux une puissance antédiluvienne insoupçonnée. Ses jambes accélèrent leur cadence infernale, ses poumons doivent s’adapter à ce rythme effréné, ses expirations se font de plus en plus pesantes, de plus en plus rapide.

Mais elle ne veut pas courir, elle maîtrise sa panique grandissante. En cet après-midi de printemps les rues se sont vidées plus tôt qu’à l’accoutumer.

Sa cible tourne sur sa droite tout en jetant un regard en arrière. Elle croit percevoir un mouvement derrière cette voiture en stationnement. Comme une ombre …

Non ! Allons ! se dit-elle, tu es en train de devenir folle depuis que tu as volé cet ordinateur portable. Tu vois des choses menaçantes partout.  Elle s’arrête pour respirer sous l’arcade qu’elle est en train de franchir. Sa main droite se pose sur la pierre jaunâtre. Du plâtre se détache et s’insinue dans la manche de son gilet.

Elle baisse la main tout en secouant le bras pour faire tomber les débris de mur qui se sont glissés sous son vêtement. Son regard se pose sur une plaque de métal qui reflète vivement la lumière du soleil et des tâches de persistances rétiniennes apparaissent devant ses yeux, lui obstruant la vue alors même qu’elle se retourne complètement.

Elle aperçoit dans un mélange confus d’argenté, de noir et de vert une silhouette près d’un break gris métallisé garé sous un arbre. Prise de panique elle recule et trébuche sur une plaque d’égout. Le monde bascule cul par-dessus tête et fait entendre un craquement sinistre de vitre et de plastique écrasé. Sa vision devient un univers explosif de tâche et de bourdon vrombissant à toute vitesse sur fond noir. Son poignet gauche semble connaître un destin similaire et forme un angle disgracieux avec son avant-bras. La peau de sa main, qui dans sa chute est venue se placer en réception, est en partie déchiquetée et saigne abondamment.  Elle laisse échapper un cri où se mêlent panique et douleur.

De son côté l’homme la voit à terre, des larmes de douleur coulent sur ses joues, lui reste accroupi derrière la voiture en laissant seulement le haut de sa tête ressortir pour continuer à l’observer.

Il sait que le point de rendez-vous de sa cible n’est pas loin. Il lui faut s’occuper d’elle et du destinataire de son colis. Il la voit se redresser vaillamment en s’appuyant sur son bras indemne. Il ne peut qu’admirer son courage, lentement, avec précaution elle se redresse. La douleur la fait vaciller. Elle reprend appuie sur le mur de droite. Il observe avec un sourire que sa main son pose à l’endroit même où elle avait pris place quelques instants plus tôt entraînant par ce geste une série d’événements qui ne font qu’aggraver sa situation et sceller un peu plus son destin. Dans un silence contemplatif, il observe la puissance philosophique de l’ironie de cet instant. Cet effet papillon qui peuple l’univers de l’existant d’une multitude de « et si » potentiels. Sa pensée suit le cours de ces différents fils du destin qui fatalement semble s’écouler vers une fin regrettable pour cette femme : sa mort.

Vaille que vaille elle reprend sa route, sa chute l’a affaiblie et son poignet lui fait atrocement mal. Elle ose à peine y jeter un œil. Oui, c’est bien ce qu’elle craignait, il est cassé. De sa main valide, elle attrape délicatement son avant-bras gauche et le rabat contre sa poitrine. Une pointe de douleur lancinante explose immédiatement et colore son champ de vision d’un rouge carmin. Ses dents viennent étouffer un cri qui produit un son étrange, mi grognement mi sanglot paniqué. Elle ne peut vérifier l’état de l’ordinateur dans son sac mais il lui semble que sa chute l’a abimé.

Elle doit continuer. Elle n’a plus le choix. Son choix, elle l’a fait il y a de ça quelques jours alors qu’elle avait découvert les malversations de ses employeurs. Alors même qu’elle avait contacté un reporter d’un grand journal national. Alors même que quelques heures plus tôt elle avait subtilisé cet ordinateur. Alors maintenant, il lui fallait aller jusqu’au bout, malgré son bras cassé, malgré sa peur et son angoisse.

L’arcade sous laquelle elle se trouve débouche sur une ruelle sale et encombrée. En face d’elle le camion d’une entreprise de déménagement stationne, obstruant complètement le bout de cette rue de traverse. Peu lui importait de ne pas pouvoir progresser dans cette direction puisque le lieu de rendez-vous avec le reporter se trouvait dans le bâtiment sur sa gauche. Néanmoins cette vision d’un cul de sac inopportun ne manqua pas de susciter chez elle une certaine angoisse.

Les sueurs froides se faisaient de plus en plus importantes sur son front et dans son dos. Malgré la température douce de cette après-midi de printemps un frisson la parcouru et la douleur manqua la faire défaillir. Elle fit face un instant à la porte de bois marron passé, érodée par le temps et le soleil, puis relâcha avec des gestes lents son bras blessé et appuya de toutes ses forces sur la poignée de métal et enfin pénétra dans le bâtiment.

Alors qu’elle disparaissait de sa vue à l’intérieur d’une vieille bâtisse de pierre, le chasseur  parcouru de nouveau le sms qui l’informait de l’identité du contact de la femme. Pour lui le destin serait plus clément, la tâche du chasseur serait simplement d’étouffer chez lui toute velléité d’investigation. Cela se bornait là, un simple découragement verbal.

Tandis qu’il restait à son poste vigilent et attentif aux moindres détails. Le vent soufflait avec douceur et le soleil attaquait la fin de sa course. La lumière commençait à se colorer légèrement. D’ici peu une douce soirée s’installerait sur la ville et baignerait d’une obscurité tranquille les environs. Ce serait le moment idéal pour parachever son plan. Alors qu’il méditait ainsi, savourant l’instant et la quiétude de la situation une voiture vint se garer sur le trottoir d’en face. Le reporter après trente minutes d’attente faisait enfin son entrée. Le chasseur l’observa arborer une assurance qu’il ne devait pas réellement ressentir. Pour cet individu, la situation devait avoir l’air d’une enquête journalistique excitante qui lui permettrait de faire éclater une histoire juteuse dans les pages de son journal. Peut-être même lui obtenir un prix quelconque et se faire un nom parmi les grands de l’investigation. Le chasseur se dit qu’en un sens le reporter avait raison. Cette affaire serait l’un des couronnements de sa carrière. Enfin cette affaire aurait pu être l’un des couronnements de sa carrière si sa source n’avait pas été aussi imprudente. Voler un ordinateur aussi important au sein de son entreprise. Ne s’était-elle pas douté qu’il serait protégé ? Qu’il y aurait des moyens de le localiser ?

Enfin peut-être ce reporter ne savait pas sous quelle forme sa source allait lui apporter l’information. Peut-être ne savait-il pas qu’elle avait dérobé un matériel aussi volumineux pour pouvoir en extraire des données. Peut-être encore dans sa vaine assurance avait-il pensé pouvoir se débarrasser rapidement de la balise GPS que la coque contenait avant que les dirigeants n’aient eu le temps de réagir. Ou peut-être étaient-ils, l’un comme l’autre, tout simplement trop stupides pour se poser ces questions.

Toujours est-il que le chasseur, se repassant en tête toutes les informations qu’il avait glané sur ce journaliste, entreprit de le suivre et le rattraper avant qu’il n’atteigne la porte du bâtiment. En quelques pas il fut à sa hauteur.

  • Frank Lorgnier ! Quelle bonne surprise de vous voir ici !

Le reporter, surpris, se retourna vers la personne qui lui faisait face. Quelque peu désarçonné mais gardant son calme il scruta le visage qui lui faisait face. Impossible pour lui de se souvenir de cet homme de courte taille, assez râblé, les yeux verts et doté d’un visage somme toute assez banal.

  • Nous nous connaissons ? Votre visage ne m’est pas familier.
  • Mais enfin Frank, on était à la fac à Bordeaux ensemble. On s’est croisé plusieurs fois dans des soirées. Quand j’ai appris que tu travaillais pour de grands journaux cela ne m’a pas surpris. Je parie que tu ne te souviens même pas de moi ! Enfin ça ne m’étonnes pas. Les gens se souviennent rarement de moi. Bon écoute il faut que je te parle. C’est important.
  • Je … Euh… Je t’écoute.
  • La femme que tu viens voir là. Elle va t’attirer des ennuis. Je ne sais pas ce que vous manigancez ensemble mais franchement je pense que ça craint. Elle a volé du matériel très onéreux à mon employeur et franchement je ne pense pas que sa carrière puisse s’en remettre.
  • Tu ne comprendrais pas. Elle a des informations sensibles. Des trucs énormes qui pourraient faire s’effondrer son entreprise.
  • Laisse-moi deviner, des malversations, du détournement sur fond d’optimisation fiscale et en bonus du trafic d’influence ? Bah, franchement tu crois vraiment que cette entreprise avec toutes les actions humanitaires qu’elle finance ferait ça ? J’y travaille tu sais, je les connais. Et puis cette femme, elle a une réputation. Et un diagnostic médical. Paranoïa et tout le tremblement … Enfin, je parie qu’elle te l’a pas dit ça. Elle a dû oublier sans doute. Mais bon assez parlé de ça comment vont tes enfants ?
  • C… Comment sais-tu que j’ai des enfants ?
  • Allons ! Allons ! Tu sais avec les réseaux sociaux on sait tout sur tout le monde maintenant ! Quel âge ont-ils ? Quatre et sept ans non ?
  • O…. Oui, oui c’est ça …
  • Le bel âge ! J’aimerais tellement m’y retrouver. Et cette jolie photo de ton fils que tu as posté sur ton compte. Mignonne. Le petit sur son vélo ! Ah … Mais tu sais qu’il faut que tu sois prudent avec ces engins-là. Je me rappelle de mon fils sur le sien. Oh, il est grand maintenant. Mais il y a encore quelques années il avait failli se faire renverser par une voiture. Tu sais il faut être prudent un accident est si vite arrivé. La peur de ma vie. Je ne sais pas ce que je serais devenu. Enfin tu vois ce que je veux dire non ?
  • Je comprends. Alors cette femme est dingue c’est ça ?
  • On ne peut plus atteinte. Tu ne te rendrais pas service en écoutant ses boniments.
  • Je vois. Folle, qui l’eût cru hein ?
  • Oui ! Mais en voilà un bon titre ! « Folle qui l’eût cru ? ». Ah oui un sacré bon titre. Oui c’est sûr ce n’est pas une histoire croustillante sur le destin tragique d’une entreprise et de son empire qui s’effondre mais c’est toujours mieux que rien.
  • Oui c’est certain…
  • Et tu sais mes employeurs vont la poursuivre. Ça ne m’étonnerait pas demain que les flics l’embarquent. Et puis ils vont avoir besoin de parler à un journaliste de toute cette histoire. Ils se sentent très lésés et blessés par tout ça. Je pourrais peut-être t’avoir cette interview. Qu’est-ce que tu en dis ?
  • Oui, je pense que ça pourrait être intéressant…
  • Oui c’est certain ! Tu devrais contacter ta rédaction pour les informer. Tout de suite. Tu vois. Pour être certain que cela ne te file pas sous le nez. Tiens, et ça c’est la carte de mon employeur. Un numéro personnel. Vous pourrez convenir d’une date. Très proche. Pour l’interview.
  • Oui je vais faire ça. M… Merci.

Après avoir jeté un regard méfiant à la carte que tendait l’homme face à lui, le journaliste la prit à gestes lents en la tenant par les arrêtes comme s’attendant presque à être mordu par quelque insecte venimeux. Il passa doucement le bout de l’index sur lequel se trouvait un numéro de téléphone et au-dessus duquel trônait crânement  le nom de l’employeur de son interlocuteur.

Quelques instants plus tard le chasseur eut le plaisir de l’entendre dire qu’on laissait tomber l’affaire. Que la femme n’avait rien hormis un délire paranoïaque. Une givrée qui avait voulu attirer l’attention sur elle en somme, mais que heureusement il allait pouvoir obtenir une interview des responsables de  l’entreprise à propos de cette situation affreuse de vol de matériel. Avec un sourire satisfait, il serra la main d’un Frank Lorgnier dont le visage reflétait une myriade d’émotions ambivalentes. Ce dernier se tourna et commença à repartir vers sa voiture quand prit d’une impulsion de curiosité sans doute mêlée de culpabilité, il revint sur ses pas.

  • Et la femme là-haut que va-t-il lui arriver ? demanda-t-il.
  • Oh ! Elle ? Ne t’en fais pas ! Elle sera poursuivie et perdra son emploi sans aucun doute mais le procès sera l’occasion pour elle de recevoir les soins appropriés. Je pense que mon employeur ne sera pas trop dur envers elle et saura convaincre les juges qu’elle n’est pas en pleine possession de ses moyens.
  • Bon… Très bien. Je ferais mieux d’y aller alors.
  • Oui ce serait mieux en effet. Il te faudra sans doute préparer ton interview.

Il regarda partir Frank Lorgnier, un sourire satisfait s’accrochant à ses lèvres, puis il se tourna vers la porte et l’ouvrit.

Dans ce bâtiment sombre il régnait une odeur de bois et de poussière. Il monta silencieusement les quelques marches qui lui permirent d’atteindre l’étage où se trouvait la femme sur laquelle avait été placé un contrat.

Cette dernière, assise dans un fauteuil de velours bordeaux couvert de poussière, semblait inconsciente, son poignet cassé replié contre elle. Pour cette cible pas la peine d’user d’une arme trop salissante ou trop bruyante. Silencieusement il s’approcha d’elle et sorti un foulard de sa poche. Il l’enduit d’un produit qui accélèrerait la procédure. Le mieux était encore pour elle de partir en silence, dans un dernier soupir de stupeur.

Alors qu’il se penchait sur elle plusieurs événements survinrent en même temps. Son téléphone vibra, lui indiquant qu’il recevait un message tandis que sa victime s’éveillait jetant sur lui un regard de panique.

  • Qui êtes-vous ?! Que faites-vous ici ?

Alors qu’il lisait le message qu’il avait reçu, « café reporté », il releva les yeux sur elle. Affectant une expression d’inquiétude sincère il se pencha sur sa main blessée.

  • Ne vous en faites pas. Je vous ai vu rentrer dans ce bâtiment après que vous soyez tombée. Il me semble vous avoir vu vous blesser. Je suis venue voir si vous alliez bien. Vous ne répondiez pas, j’ai eu peur que vous soyez inconsciente.
  • Je… Je me suis fait mal au poignet. Que … faites-vous avec ce foulard ? C’est quoi cette odeur ?
  • Du désinfectant ! Je suis désolé j’ai bien peur qu’il ne soit pas stérile mais laissez-moi tout de même nettoyer votre main. Elle saigne beaucoup. Je vous conduirai à l’hôpital ensuite.
  • Non je ne peux pas j’ai un rendez-vous. Quelle heure est-il ? Il est en retard !
  • Quel genre de rendez-vous pourriez-vous bien avoir dans un endroit pareil ?

Il mit la main sur son front avec une expression feinte de sollicitude dans son regard.

  • Vous êtes brulante de fièvre. Vous devez aller à l’hôpital immédiatement.
  • Vous ne comprenez pas. J’attends quelqu’un. Il devrait être là.
  • Je comprends. Et je suis sûr que lui aussi comprendra. En plus cela fait près d’une demi-heure que je suis dehors et je n’ai vu personne.

Tout en disant cela il l’obligea à se relever, il la soutint et l’entraina avec lui vers la porte, ramassant au passage son sac à dos.

  • Mon sac ! Il ne faut pas que je laisse mon sac !
  • Ne vous inquiétez pas je le porterai pour vous.

Alors qu’il la plaçait sur le siège avant de la voiture elle perdit de nouveau connaissance. Il plaça son sac à dos dans le coffre et la conduisit aux urgences. Un infirmier les accueillit et s’enquit de son identité. Il se présenta comme un collègue de travail et lui dit qu’elle s’appelait Florence Vesti qu’elle avait fait une chute à son bureau mais qu’elle n’avait été découverte que quelques heures plus tard. Inconsciente.

Et il s’en fut.